À l’escale, en pleine expédition Wings of The Ocean, l’écrivain et militant associatif Julien Wosnitza, auteur de Pourquoi tout va s’effondrer, a fait une halte dans le port allemand de Kiel. L’occasion de répondre à nos questions autour de ce qu’il diagnostique comme l’effondrement de notre civilisation dont le réchauffement climatique ne serait que l’un des symptômes. Entretien.


 

Matthieu Delaunay. Comment expliquez-vous le succès de librairie que vous êtes en train de connaître ?

Julien Wosnitza. Peut-être parce que ce sujet commence à infuser dans les esprits et que les médias parlent de plus en plus d’écologie. Il y a aussi le fait que des écologistes forcenés, encore optimistes hier, constatent aujourd’hui que rien ne bouge. Ils se disent et témoignent qu’on est encore plus près de la catastrophe et que l’humanité ne changera pas. La préface de Paul Watson [ndlr : fondateur de l’ONG Sea Shepherd] et la postface de Pablo Servigne m’ont aussi apporté une caution activiste et scientifique, une légitimité. C’est ce qui me tenait vraiment à cœur. Paul Watson est une figure de l’activisme pour la sauvegarde des océans, et m’a donné envie de m’engager avec Sea Shepherd pendant un an. Pablo Servigne est un spécialiste de la collapsologie et m’a beaucoup inspiré. Mon livre a été conçu dans un format court, pour faire passer le mot. Un résumé, pas cher et accessible rapidement, avec une information fiable.

Que répondez-vous aux personnes qui doutent de ce que vous avancez ?

Dans ma vie personnelle, je n’entre plus dans le débat, je n’ai plus le temps et je mets mon énergie dans le projet Wings of the Ocean. Je ne veux plus m’égarer à essayer de convaincre quelqu’un que, pour le bien-être de la planète, il faudrait arrêter de manger de la viande et du poisson. Je le renvoie vers la vidéo Cowspiracy et vers d’autres lectures accessibles, parfois à mon livre. Par contre, si dans une prise de parole je peux toucher des milliers de personnes, je le fais. La portée de certaines vidéos est incroyable ! Quelle conférence peut permettre ça ?

Et que répondez-vous à ceux qui disent : « À quoi bon faire quelque chose, puisque tout est joué ? »

Rien.

Rien ?

Je fais une digression pour expliquer pourquoi je ne dis rien parce que tout cela est évident. La mouvance raciste ou protectionniste que l’on connait en Europe, avec des slogans tels que « les Français d’abord », ou « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » est la preuve d’une ignorance terrible. Les nationalistes n’en ont souvent rien à faire des problématiques environnementales causées par nos pays riches qui sont à l’origine de la plupart des flux migratoires actuels et qui vont irréversiblement augmenter dans les années à venir pour ces mêmes raisons. Ces nationalistes ne tiendront pas le même discours quand ils devront migrer au nord parce qu’à Paris on va avoir le climat de Tanger et qu’on n’aura plus les capacités de vivre dans des conditions décentes avec autant de monde en France. Nous allons être obligés d’aller plus au nord ou à l’est pour y trouver refuge. Quand nous serons confrontés aux mouvements « Defend Russia » ou « Defend Norway » qui viendront faire des raids dans les montagnes de l’Oural pour remettre aux frontières les Européens qui dix ans avant défendaient leur belle France, les nationalistes riront beaucoup moins. Cette incapacité à se mettre à la place des autres me révolte. Les Occidentaux sont un fléau, des cancers pour ce monde, et je m’inclus dedans. Le problème, c’est que nous serons les derniers à pâtir de ce que nous avons fait. Deux exemples au hasard pour l’illustrer : les Tibétains ou les Bangladais. Quand les glaciers de l’Himalaya auront fondu en été et que le Gange sera à sec pendant cette période, ces populations, qui ne sont pas les plus gros pollueurs, vont prendre le retour de bâton en premier. Et cela va être extrêmement violent. En tant qu’Européen, tu peux te permettre de dire que tu t’en moques, mais ce comportement est indigne.

On peut comprendre que ce soit difficilement imaginable.

Pourtant nous allons dépasser les deux degrés de réchauffement global ! C’est acté. Pour inverser cette tendance il aurait fallu que les Occidentaux aient divisé leur niveau de vie par dix il y a un an. On ne l’a pas fait. Si l’on compare les scénarios du GIEC avec les analyses visuelles de terrain, ces dernières montrent que ce que l’on vit est deux fois pire que le pire scénario du GIEC. Si la calotte glaciaire du Groenland et les glaces de l’Antarctique-Nord fondent, c’est six mètres d’eau en plus, sachant que plus de soixante pour cent de la population mondiale vit à moins de 100 kilomètres des côtes. Plus six mètres d’eau veut dire plus de Pays-Bas, de Floride, de Qatar, de Kiel, où je me trouve en ce moment… Une ville comme Marseille ou comme Brest disparait… que fait-on des habitants ? On les reloge ? Mais où ? Comment ? Et ce ne sont que des petites villes à l’échelle mondiale ! Cette situation m’exaspère mais je me dis que nous sommes tellement cons… Au moment où je vous parle, il y a un ferry, à côté de moi dans le port, qui fait 180 mètres de long et 35 mètres de large. Un bateau comme celui-là consomme 120 tonnes de gasoil par jour et c’est quatre fois moins qu’un cargo. Or, des cargos il y en a 60 000 qui tournent à travers la planète.

Comment et de quoi vivez-vous aujourd’hui ?

Je vis sur mon dernier salaire depuis neuf mois et de temps en temps mon grand-père me donne un peu d’argent. Nous avons réussi à financer le bateau du projet Wings of the Ocean par un petit miracle, mais ma personne n’est pas intéressante. Ceci dit, votre question est récurrente : dès que quelqu’un se présente avec un sujet aussi grave que l’effondrement de notre civilisation, les gens préfèrent tirer sur le messager et pointer ses contradictions plutôt que de se remettre en question sur sa propre vie.

En quoi consiste le projet Wings of the Ocean ? Est-ce qu’il vous redonne un peu d’espoir ?

À l’échelle locale, oui, mais évidemment pas globale. Ce projet consiste en un navire trois mâts qui part en mer pour collecter et compacter du plastique. À son bord, il embarque aussi des scientifiques pour mener des études océanographiques. Il n’y aura jamais assez de bateaux qui partiront avec des scientifiques, car la mer est une inconnue pour nous. Je voudrais contribuer à faire comprendre cet élément et récupérer une partie des macro-plastiques qui le massacre. Une fois à terre, le plastique est transformé grâce à la pyrolyse qui permet de retourner des plastiques à l’état pétrolifère. Au Burkina Faso ou au Sierra Leone par exemple, il y a de grosses problématiques de plastique en mer. Si on arrive à donner une valeur à ce plastique, cela permettra d’inciter les habitants de ces pays à repartir en mer pour le chercher ou de le prendre à terre et de le vendre pour qu’il soit transformé.

C’est le projet d’une vie ?

Oui, et la première expédition partira le 3 octobre pour les Caraïbes, aux îles Caïmans. L’année prochaine, nous allons commencer à dépolluer au large du Honduras où il y a une grosse mare de plastique de sept kilomètres de large. La partie nord de Grand-Caïman est infectée de plastique et une usine de recyclage se trouve sur l’île, donc nous allons essayer d’en récupérer le plus possible pour le recycler. Tout le monde est le bienvenu à bord ! Nous sommes une association à but non lucratif mais demandons une participation de 100 euros par jour pour financer la nourriture, le couchage, l’entretien du bateau, le défraiement de l’équipage. Nos éco-volontaires vivent quelque chose de grand et se donnent beaucoup pour une cause juste, utile et active.

Pour découvrir le projet, cliquez ici.

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