A Tunis, l’an II de la révolution exhale un parfum de jasmin un peu flétri, du moins pour les Tunisiennes attachées à leurs acquis. La Constituante dominée par Ennahda envisage en effet de relativiser l’égalité hommes/femmes en reconnaissant un rôle « complémentaire » aux citoyennes. A ce stade, le projet de l’article constitutionnel incriminé donne : « l’Etat assure la protection des droits de la femme, de ses acquis, sous le principe de complémentarité avec l’homme au sein de la famille et en tant qu’associée de l’homme dans le développement de la patrie ». En parangons de l’ambiguïté, les islamistes d’Ennahda préfèrent donc l’équivoque « complémentarité » à une égalité de droit inscrite dans le marbre de la future Constitution.

Déjà, des milliers de Femmes ont défilé dans la rue pour protester contre les velléités rétrogrades d’Ennahda ; le parti centriste l’Appel de la Tunisie de l’ancien premier ministre intérimaire Beji Caïd Essebsi comme le syndicat UGTT appellent à une nouvelle journée de manifestations aujourd’hui. Parmi les élites, ainsi que dans certaines franges de la Tunisie moderne, on ne décolère pas. Rappelons que jusqu’à présent, la femme tunisienne bénéficiait d’une condition unique dans le monde arabe : la Constitution puis le Code du statut personnel édicté par Bourguiba lui octroyèrent le droit de vote, l’égalité de principe, le droit à l’avortement (un an avant que la France ne légalise l’IVG), abolissant dans le même temps la polygamie et la répudiation. Seule la loi sur l’héritage resta fidèle au principe du droit islamique qui veut qu’un héritier reçoive deux fois plus qu’une héritière. Consacré par Bourguiba, et pérennisée par Ben Ali, toujours imposé d’en haut, le statut de la femme tunisienne profita paradoxalement de la glaciation politique qui musela le pays pendant une bonne cinquantaine d’années et sanctuarisa du même coup les droits des femmes en les soustrayant à la discussion publique.

Ordre et progrès, la devise d’Auguste Comte, apparaissait comme le programme explicite de la République néo-destourienne[1. Le Néo-Destour (littéralement, « Constitution » est le parti politique indépendantiste créée par Bourguiba, duquel Ben Ali est issu. Il le rebaptisa Rassemblement Constitutionnel Démocratique à son arrivée au pouvoir. Le mouvement est aujourd’hui interdit.] qui fit sienne la fameuse sortie de De Gaulle : « Regardons ce qui se passe dans une maison : la ménagère veut avoir un aspirateur, un réfrigérateur, une machine à laver et même, si possible, une automobile. Ça, c’est le mouvement. Et en même temps, elle ne veut pas que son mari aille bambocher de toutes parts, que les garçons mettent les pieds sur la table et que les filles ne rentrent pas la nuit. Ça, c’est l’ordre ! La ménagère veut le progrès, mais elle ne veut pas la pagaille ». A partir de cette antienne, Bourguiba se fabriqua l’image d’un dictateur éclairé, pouvant se permettre de traiter ses opposants de « microbes » ou de faire assassiner son rival Ben Youssef à Hambourg comme Staline fit exécuter Trotski à Mexico, sans émouvoir l’opinion publique européenne.

Moins lettré mais tout aussi fin stratège, son successeur le général Ben Ali reprit la rhétorique progressiste pour légitimer son action. Avec la lutte contre le terrorisme, le combat pour le droit des femmes formait la seconde mamelle de sa légitimité autoconstituée. Grâce à l’image de la sémillante épouse Leïla Trabelsi, une femme divorcée et prédatrice qui capta 3% des richesses du PNB à travers les malversations du clan Ben Ali/Trabelsi, la Tunisienne apparaissait non voilée, libre et à l’égal de la gent masculine. L’image un peu rouillée du kolkhozien et de la kolkhozienne symbolisait l’ordre progressiste omniprésent dans les réunions du parti présidentiel RCD.
A l’occasion du cinquantenaire du Code du statut personnel, sans imaginer que des émeutes populaires suivies d’une révolution de palais allaient sceller son destin cinq ans plus tard, le président Ben Ali eut ces mots prémonitoires : « Nous nous sommes opposés à tous les nostalgiques des temps du conservatisme et des attitudes rétrogrades qui essayaient de ramener le pays vers le passé et de jeter le doute sur les réalisations accomplies par les pionniers de la réforme ».
Tout au long de ses cinq mandats présidentiels, Ben Ali fit vibrer la corde sensible islamiste, le message subliminal envoyé à ses partenaires américains et européens restant en substance : je ne suis peut-être pas un modèle de démocratie et d’intégrité, mais ce sera moi ou le déluge islamiste dont pâtiront les femmes, les minorités et vos intérêts économiques.

Pour l’heure, du fond de sa tanière saoudienne, il semble que l’ancien président fût une vigie visionnaire, si l’on en juge à la victoire électorale de ses opposants d’Ennahda lors des premières élections libres, à l’automne dernier. Malgré les secousses dans la gestion du pouvoir, ceux-ci tiennent bon et ne paraissent pas prêts à lâcher le pouvoir, comme en témoigne le flou artistique entretenu autour de la date des prochaines élections, initialement prévues le 20 mars 2013 (tout un symbole, le jour de l’Indépendance) puis repoussées sine die.

Le souci, c’est que l’argument naguère agité par Ben Ali s’avère réversible. Car la condition féminine tunisienne a beau avoir connu ses plus beaux jours sous la dictature, ce type de régime entretient et radicalise la cohorte de ses ennemis. Sans eux, personne ne lui reconnaîtrait la moindre légitimité. Ainsi, les salafistes, qui se comptent aujourd’hui en milliers, n’existaient officiellement pas en Tunisie, leur existence fut purement et simplement tue. Il n’en allait pas autrement de la volonté d’une partie du peuple – y compris féminin- de réserver les emplois aux hommes en cantonnant les ménagères dans leurs foyers. Ce même peuple qui vota massivement en faveur d’Ennahda constituait l’aile conservatrice enterrée d’une société présentée comme unanimement acquise au progrès économique et social. Partant, en l’absence d’une expression politique plurielle, le retour du refoulé islamo-rétrograde est aussi imputable à Ben Ali que son endiguement de 1987 à 2011.

Au pays de la démocratie naissante, on n’est plus à un paradoxe près. Jusqu’à la tenue d’un nouveau scrutin, qui mettra Ennahda aux prises avec son bilan de principale force gouvernante, l’Assemblée Constituante tunisienne devra affronter l’une des contradictions majeures de la démocratie : faire primer la souveraineté populaire ou les principes suprêmes qui encadrent son exercice ? Une difficulté supplémentaire s’offre aux partisans du statu quo féministe : le Code du Statut personnel a été intégré à la Constitution sous l’Ancien régime, rejeté en bloc par l’ensemble des partis post-révolutionnaires. Les féministes tunisiennes, plutôt ancrées à gauche, s’escriment donc à jeter le bébé autoritaire néo-destourien sans l’eau du bain progressiste. Une vraie quadrature du cercle, mais n’est-ce pas justement cela, la politique ?

*Photo : anw.fr

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