Daoud Boughezala. Avant même sa sortie en salles prévue le 22 février, le film Chez nous réalisé par Lucas Belvaux fait polémique. Les dirigeants du Front national dénoncent une basse manœuvre politicienne destinée à salir leur parti en pleine campagne présidentielle. En tant que coscénariste du film, que leur réponds-tu ?

Jérôme Leroy. Pour tout te dire, je suis extrêmement étonné. Comme tu le fais remarquer justement, aucun de ceux qui attaquent le film du côté du FN ne l’ont  vu. Il y a une focalisation sur la bande annonce, et plus particulièrement sur la représentation du personnage d’Agnès Dorgelles jouée par Catherine Jacob insultée assez peu gracieusement, d’ailleurs, par les responsables du FN. Je n’ai pas l’intention, pour ma part de polémiquer sur la polémique. Ce que je sais, c’est que lorsque Lucas Belvaux m’a contacté, c’est parce qu’il avait lu mon roman Le Bloc paru en 2011. ll avait trouvé originale mon approche qui précisément était à mille lieues d’un portrait-charge et tentait surtout de dépeindre un processus alors en cours et qui semble bien terminé aujourd’hui : celui de la dédiabolisation du FN, de sa façon de policer son discours et d’exclure de ses rangs quelques personnalités qui rappelaient de manière trop voyante l’ADN extrémiste de droite de ce parti.

Cette banalisation a été le moteur du scénario à travers le personnage d’une infirmière sympathique qui se retrouve pourtant candidate du Bloc patriotique aux municipales dans le film. Chez nous, à ce titre, pose beaucoup plus de questions sur ce phénomène qu’il n’apporte de réponses. Si poser des questions devient une basse manœuvre politicienne, cela devient franchement gênant et c’est le FN qui me semble se caricaturer lui-même, en l’occurrence. On peut se demander, devant ces attaques, si ce qui les gêne, c’est justement de ne plus être diabolisés parce qu’il est alors plus difficile pour eux de passer pour des martyrs seuls contre tous.

Dans ton roman, tu avais pris soin de ne pas verser dans le moralisme, un peu dans l’esprit du cultissime Fasciste de Thierry Marignac. Cependant, ajoutes-tu une dimension militante à ton projet littéraire ? En clair, as-tu voulu édifier tes électeurs et les prémunir contre je-ne-sais-quel péril politique ?

Encore une fois distinguons mon roman du scénario original qui ne raconte pas la même histoire même si le parti-pris artistique est le même. Pour qui a lu mon roman et qui connaît le travail de Lucas Belvaux, nous sommes tous sauf des donneurs de leçons et nous ne portons aucun message.  Un roman, un film, ce ne sont pas des tracts ! Nous mettons simplement, et pas seulement dans ce film mais dans nos travaux précédents le projecteur sur des réalités sociales et politiques. Si la lumière semble trop crue à certains, on peut en débattre. Le seul juge, pour Chez nous sera le spectateur. Qui sait si certains, qui auront eu contrairement à des responsables du FN la patience d’attendre de voir le film avant de faire marcher le braillomètre, ne nous feront pas un reproche inverse : précisément celui de n’être pas assez militants, de ne pas cogner mais de montrer des gens de tous les jours, qui ne sont pas d’affreux skinheads, et qui votent pour le FN.

Tu vis dans le Nord, qu’on a récemment rebaptisé « Hauts de France », une ancienne terre rouge aujourd’hui acquise au Front national. Ce n’est pas un hasard si l’intrigue de Chez nous s’y déroule. Comme on a coutume de le dire sous forme de boutade, les électeurs frontistes sont-ils d’anciens électeurs communistes qui se sont fait cambrioler deux fois ?

Acquise au Front national, sincèrement, je ne sais pas. Les 42% impressionnants ou angoissants selon les points de vue de Marine Le Pen au premier tour des élections de décembre 2015, ne lui ont pourtant pas permis de prendre la région. On peut penser ce qu’on veut du « front républicain », il a encore fonctionné cette fois-ci. Les faits sont têtus. Les électeurs de la droite classique et de la gauche se sont déplacés pour empêcher sa victoire et ils ont été majoritaires.

Quant aux Hauts de France région rouge, là aussi, c’est discutable. On parlera plutôt d’un rose autrefois majoritaire. Evidemment que ce n’est pas un hasard si le film se déroule dans les Hauts de France !. Je suis un homme du Nord et Lucas Belvaux aussi. Nous parlons de terres que nous connaissons pour y avoir nos familles, nos amis, y travailler. Les scores élevés du FN sont avant tout le symptôme d’une détresse sociale due à la désindustrialisation d’une région qui était celle de la fierté ouvrière. Que sur cette détresse se mêle à l’occasion des réflexes identitaires, c’est vrai mais sans aucune commune avec le FN du Sud. D’ailleurs, les contradictions internes de ce parti viennent aussi de là et c’est peut-être une occasion, cette polémique, de se refaire une unité de façade.

Après ; dire que les anciens électeurs communistes sont ceux du FN, c’est  à sérieusement nuancer et les analyses des politologues ne voient pas ce transfert de manière aussi mécanique. D’ailleurs, si c’était le cas, cela aurait signifié que le PCF à une époque aurait fait 42% dans la région…