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Allô Montmartre 1540 ne répond plus!

L'acteur Jean-Louis Trintignant est mort vendredi à Uzès (30)

Allô Montmartre 1540 ne répond plus!
Jean-Louis Trintignant, "Un Homme Et Une Femme", 1966 © REX FEATURES/SIPA

Disparition de l’acteur de cinéma et de théâtre Jean-Louis Trintignant à l’âge de 91 ans


Tout en agressivité contenue et en distance salutaire, distillant le malaise comme personne, ne copinant pas, refusant l’accolade et la proximité poisseuse, fielleux et terrifiant à la fois, enfant du sud au passé meurtri, père foudroyé par deux fois, séducteur venimeux et pilote de course appliqué, Trintignant aura traversé le cinéma italien et français durant près de soixante-dix ans avec cette âpreté maniaque qui inquiétait et aimantait les spectateurs d’alors.

Bloc de tension 

À l’écran, il s’imposait par un calme malsain, nimbé d’une étrange douceur qui recélait pourtant mille strates d’aigreur, de jalousie et, le plus souvent, d’indifférence. Il réussissait le tour de force, d’être à la fois étranger à ses personnages et admirable de justesse, instable et cependant toujours aussi invariablement impénétrable. Ce passager indocile et radical d’un cinéma d’auteurs répondait à ses interlocuteurs avec la timidité féroce des insoumis. Vous perdiez facilement vos moyens face à ce bloc de tension qui ne pliait pas, ni sous la menace, ni sous la caresse. Jamais dupe, éternellement sur la réserve, agaçant et superbe, il observait le reste du monde de son Aventin, ne dévoilant de lui que le strict minimum. Il vous jetait à la figure quelques miettes de sa personnalité. L’essentiel, nous ne le saurons pas. Tant mieux. 

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Les films sont là. De chasseur, vous deveniez vite proie à ses côtés. D’une méfiance occitane, d’ascendance paysanne, il conservait, en toute circonstance, son quant-à-soi. Aussi réservé que son oncle Maurice dit « Pétoulet » fût explosif sur les circuits au volant de sa Formule 1 dans les années 1950 et amuseur attitré des paddocks. Les intervieweurs se souviennent des manières distantes de Jean-Louis, de cette gentillesse suspecte qui pouvait virer au pugilat taiseux si le curieux insistait un peu trop. Contrairement à beaucoup d’artistes, le silence ne lui faisait pas peur. Il s’en accommodait. C’est déjà le signe d’une richesse intérieure. D’immenses malheurs et la permanence des textes suffisent à nourrir un grand acteur. 

Hors des modes

Depardieu est passé par là, lui aussi. L’inconfort n’était pas pour lui déplaire. Chat impulsif et agile, d’un coup de griffe ou d’un sourire qui voulait dire « Fermez-là ! », il calmait votre indécence. Trintignant donnait seulement ce qu’il avait décidé. Rien de plus. Il pouvait être avare, en dehors des plateaux, en révélations ou indiscrétions nauséeuses. Nous l’aimions aussi pour cette sauvagerie-là. Une forme de sursaut moral. Une star qui ne marchande pas son image a notre respect. Et, malgré son peu d’enthousiasme à faire lustrer la machine, le public était irrémédiablement attiré par cette figure au charme équivoque et pénétrant. Toute cette mystique du silence, c’était, il y a si longtemps. Nous sortions à peine des Trente Glorieuses, l’esprit embrouillé par la vision des corps dénudés et la violence des combats politiques. Dans ces années 1960 et 1970, Trintignant était à son zénith, un soleil noir, orienté vers une forme d’isolationnisme souverain, grignotant des parts de marché à Belmondo et Delon, dépassant par la gauche Ronet et sollicité par tous les réalisateurs en vue de son temps. Sans se montrer en débardeur musculeux ou proférer un patriotisme acide. Hors des modes. Hors des cénacles. Nous ne savons pas vraiment, aujourd’hui encore, si cette solitude enfiévrée était due à son tempérament ombrageux ou à une timidité retorse. Peu importe, sa filmographie demeurera. Ce soir, nous irons à Deauville en Ford Mustang, nous mangerons des crevettes grises et la voix d’Anouk apaisera notre tristesse. À Noël prochain, c’est promis, nous retournerons en pèlerinage à Clermont-Ferrand voir si Maud a les yeux brillants de l’amour. Avant ça, au 15 août, nous sortirons de Rome en décapotable Lancia et ferons ostensiblement du gringue à des automobilistes allemandes. Quand le septième art n’était pas cette réunion de copropriétaires se chamaillant sur la couleur du local poubelle, mais le rendez-vous des incorrigibles atrabilaires et des pamphlétaires romantiques. Ce cinéma-là, énigmatique et sentimental, nocif et sensuel fermait sa porte aux petits comptables et aux philosophes de salons. Grâce à Jean-Louis, nous avons connu cet Âge d’or. Les festivals explosifs, les producteurs à capitaux douteux, les décolletés ravageurs et la douleur qui ne s’explique pas en conférence de presse. Il était assurément d’essence aristocratique. Et puis, ce rire sous cape qui grandit jusqu’à faire peur, je ne l’oublierai pas.

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Journaliste et écrivain. A paraître : "Et maintenant, voici venir un long hiver...", Éditions Héliopoles, 2022

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