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J’ai passé la nuit avec Jean Carmet et Steve Austin

Comment réussir sa vie en confinement?

J’ai passé la nuit avec Jean Carmet et Steve Austin
"COMMENT REUSSIR QUAND ON EST CON EST PLEURNICHARD" AVEC JEAN CARMET. - 1974. © Sipa / Numéro de reportage : 00306899_000003

Conséquences d’un confinement berrichon prolongé sur un quadra cinéphile


Longtemps, je me suis cru cinéphile. Le néoréalisme italien ou picard ne me faisaient même pas peur. J’affichais ma culture cinéma comme un constitutionnaliste se délecte des subtilités du code électoral, un soir d’abstention. Je nageais dans l’abstraction et la poétique de la caméra avec autant de certitudes qu’un médecin-star squatte le poste depuis plusieurs jours. Partout où je zappais, il était là, cauchemar brejnévien ou hitchcockien, je me sentais prisonnier de la télé d’État. Étais-je le nouveau Numéro 6 du COVID-19 ? D’habitude dans une conversation qui s’essouffle, je lançais le nom d’un réalisateur proscrit pour faire le malin et surtout faire taire cet agent immobilier qui roule en Porsche 911 Targa. La réussite professionnelle des autres a toujours été un frein à mon épanouissement personnel. La culture est la seule chose qui reste à ceux qui ont raté leur vie et qui n’ont même pas la force de traverser la rue pour trouver un emploi. 

Le cinéma a été inventé contre ces désagréments

Hier soir, je délirais en mangeant une boîte de conserve, étrangement peu riche en calories. Les ermites des salles obscures ont du mal avec la réalité et les nourritures industrielles. La fiction n’est pas seulement une échappatoire pour nous autres, c’est aussi un long purgatoire. Nous sommes en transit vers un ailleurs sans cesse fantasmé et l’inanité de notre quotidien. Le cinéma a été inventé pour supporter ces désagréments-là, entre le présent idiot et nos aspirations encore plus idiotes. Nous souffrons de cette distanciation sociale depuis l’enfance. Enfin tout ça, c’était dans l’ancien monde, avant la menace, avant le virus tueur, avant la quarantaine, perdu dans ma pampa berrichonne. Merci, Monsieur le Président de m’avoir confiné et remis les idées en place. J’y vois plus clair grâce à vous. Oui, j’ai dû affronter, seul, sans me voiler la face, mes goûts en matière de cinéma. Et le résultat n’est pas brillant, dois-je le confesser ici. Je suis tombé de très haut. On se réveille un matin dans la peau d’un autre homme, encore plus inconnu que Jean Chalosse, le moutonnier des Landes qui enchanta les lectures de mon adolescence. Je me croyais avant-gardiste, défricheur de pellicules improbables, ami des artistes dissidents et obscurs et voilà que mes premiers gestes m’ont porté vers des comédies paillardes. Ces films à moitié-loupé, perclus de mauvais esprit, qui laissent en bouche cette impression de gaudriole faisandée. J’ai fait barrière aux chefs-d’œuvre qui ne manquent pourtant pas dans ma dévédéthèque. J’ai honte comme après avoir écrit une ode à Max Pécas, l’été dernier. J’ai ignominieusement ignoré tous les grands noms du cinéma pour me réfugier vers des farces franco-françaises. Croyez-moi, cette épreuve du confinement est terrible pour l’égo. M’en repentirais-je, un jour ? Irrépressiblement, je me suis jeté sur un long-métrage sorti l’année de ma naissance, sans aucune hésitation, comme possédé. J’ai revu ”Comment réussir…quand on est con et pleurnichard” de Michel Audiard et j’ai ri. Pas le rire mondain, non, la franche poilade, la sensation d’avoir trouvé enfin son port d’attache. Antoine Robinaud (Jean Carmet), pinardier de son état, inlassable démarcheur de Vulcani, le vermouth des intrépides est mon frère en temps de guerre sanitaire. J’ose le dire. Que voulez-vous, tout me fascine dans sa mine droopyesque et ses manières de margoulin triste. Ce représentant en liqueurs et spiritueux est le reflet de tous les déclassés. Je suis nostalgique des restaurants à bougies, des soupes de pois cassés, des filles à la silhouette nervalienne, des mélèzes canoniques, du cul admirablement moulé de Jane Birkin dans un mini-short en jean et des réparties faubouriennes de Jean-Pierre Marielle, en patron de l’hôtel PLM. 

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Lee Majors. Photo D.R
Lee Majors. Photo D.R

Ma fièvre aurait pu s’arrêter là. J’ai aggravé mon cas en visionnant l’intégrale de la saison 1 de « L’Homme qui valait trois milliards ». Le colonel Steve Austin (Lee Majors), ex-astronaute devenu bionique, en smoking, en tenue de nageur de combat, en jogging, faisant une pointe à 60 miles ou détruisant un mur de pierre d’une pichenette m’a ravi. J’étais rassuré. Oscar Goldman, le directeur de l’OSI, veillerait désormais sur mes nuits agitées.  Un cinéphile ne doit pas dire ces choses-là. J’en ai bien conscience. Mais revoir, le feuilleton pilote « Vin, vacances et vahinés » avec en guests, un David McCallum à moustache, une Britt Ekland en agente soviétique ou une Michele Carey en top seventies laissant dévoiler son nombril sur une plage de Nassau, rend le confinement plus doux.

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Journaliste et écrivain. Dernier ouvrage paru : "Ma dernière séance : Marielle, Broca et Belmondo", Pierre-Guillaume de Roux Editions, 2021

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