Shinzo Abe en février 2016 (Photo : SIPA.00742466_000001)

Le Japon a retrouvé le 10 juillet son exceptionnelle « stabilité » politique par la reconduction aux élections sénatoriales de la coalition libérale démocrate menée par le Premier ministre Shinzo Abe. Un « éternel retour » que la coalition d’opposition n’a pas su enrayer dans un pays qui ne connaît quasiment pas la notion d’alternance. Au cours des 61 dernières années, l’opposition « sociale-démocrate » n’a gouverné que durant quatre années suscitant autant d’espoirs que de déceptions.

La nouvelle coalition démocrate qui accueillait le parti communiste nippon n’offre aucune forme d’alternative se limitant à une critique de la politique économique en vigueur mais incapable de présenter un plan de sortie de crise. Shinzo Abe entend, lui, amplifier ses « Abenomics », ces mesures qui visent à sortir le pays de sa spirale déflationniste par la relance massive des investissements publics et dont les résultats tardent à venir. Cette absence d’opposition explique largement le niveau de l’abstention (147%) dans un pays où, souvent, le pouvoir parlementaire se transmet de père en fils ».

La politique japonaise est encore largement fondée sur des pratiques féodales dans laquelle les « héritiers » possèdent une légitimité qui décourage leurs opposants quand ce ne sont pas des familles politiques qui règnent parfois sur des régions, notamment dans les zones rurales où les dynasties sont des grandes adeptes du clientélisme électoral. Ainsi un héritier qui assure de poursuivre la « politique de papa » bénéficiera d’une confiance a priori. C’est dans ces mêmes zones rurales que la mobilisation électorale est la plus forte, alors que la participation est souvent plus faible dans les grandes villes, notamment à Tokyo, qui échappent largement à ces formes d’hérédité politique.

Terre de contrastes, le Japon immuable et imperturbable des rizières, des maisons en bois, des temples bouddhistes, des villages où l’on vient encore chercher de l’eau de source à flanc de montagne, où des stands de fruits et légumes parsèment le bord des routes, et où aussi le lobby agricole largement conservateur décide largement des destins politiques n’a rien de commun avec le Japon trépidant des grandes agglomérations, de ses innombrables Konbini, des supérettes ouvertes 24h/24 , symbole d’un consumérisme débridé, de ses métros immaculés, ultra ponctuels à bord desquels on perçoit à peine quelques bruits de nature enregistrés dont l’objectif viserait à dissuader les éventuels candidats au suicide.

Comme une grande partie des héritiers qui se sont succédés au poste de Premier ministre depuis les années 80, Shinzo Abe appartient à une « dynastie de pouvoir ». Fils d’un politicien, longtemps ministre des Affaires étrangères de l’archipel, il est — comme nombre d’élus du PLD — surtout le petit fils de Nobusuke Kishi, ancien Premier ministre japonais, également ministre des Munitions pendant la deuxième guerre mondiale, suspecté de crimes de guerre et grand partisan de la révision de l’article 9 de la Constitution japonaise.

En finir avec le pacifisme constitutionnel ?

Un héritage politique qui explique en partie les desseins politiques de l’actuel Premier ministre. Relativement prudent pendant la campagne électorale sur la question de la révision constitutionnelle pacifique du pays, ses opposants n’ont cessé de dénoncer ses « objectifs cachés ». Pour la première fois, le succès de la coalition menée par Shinzo Abe pourrait, en effet, permettre une révision de cet article qui postule que « le Japon renonce  à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. »

Très proche du puissant lobby nationaliste « Nippon Kaigi » qui veut en finir avec le pacifisme constitutionnel et compte dans ses rangs plus de la moitié des parlementaires japonais, Shinzo Abe poursuit là, la politique de son grand-père qui comptait déjà en finir avec l’article 9 imposé par les Américains.

Plusieurs lois qui renforcent la sécurité de l’archipel ont déjà été votées qui autorisent au pays l’emploi de la force. Mais la fin de l’article 9 permettrait au Japon de mettre en œuvre une politique de défense autonome.

Prudent, le Premier ministre nippon sait néanmoins que la mise en marche du processus de révision comporte des risques, notamment celui de l’ouverture d’un débat historique et politique sur les exactions japonaises passées, une question hautement sensible que le Japon occulte depuis longtemps. Et Shinzo Abe ne fera rien tant qu’il n’aura pas prouvé au peuple japonais l’efficacité de sa politique économique. D’autant qu’un regain de tensions avec la Chine et la Corée du Sud pourrait compromettre le nouveau plan de relance qu’envisage de présenter le Premier ministre.

C’est à Hiroshima, le 27 mai dernier, lors de la visite du président Obama, venu rendre hommage aux victimes de la bombe atomique, que l’on a pu déceler des indices des intentions de Shinzo Abe.

Evoquant « la mort venue du ciel », le président américain empêchait tout débat sur les responsabilités tant américaines — à l’origine du premier holocauste nucléaire mais sans effets réels sur une capitulation japonaise déjà acquise — que sur celles d’un Japon impérial expansionniste, belliciste et incapable depuis de faire son « devoir de mémoire » sur les atrocités impériales.

Cantonné au rôle confortable de « victime » d’un agresseur que le président américain préférera situer quelque part dans les nuages — le ciel est-il américain ? —, Shinzo Abe a donc trouvé en Barack Obama un allié politique solide dans le renoncement au pacifisme de l’archipel lors de la commémoration du bombardement le plus meurtrier de l’histoire.

Le pays enseigne déjà à ses enfants une vision totalement biaisée de l’histoire, les productions cinématographiques sur le sujet procèdent souvent de la reconstruction historique des plus simplificatrices et ses musées tant à Hiroshima qu’à Nagasaki occultent totalement les raisons qui ont conduit au bombardement américain. Une approche sécurisante pour une majorité de la population japonaise qui sans ignorer totalement sa propre histoire en a une vision très parcellaire et préfère largement se cantonner au récit historique autorisé par le pouvoir en renouvelant régulièrement le mandat d’un Parti libéral tant elle sait qu’il n’ouvrira jamais la boîte de Pandore historique.

De quoi expliquer les rumeurs de ces derniers jours d’une abdication de l’empereur Akihito. Fervent défenseur de la Constitution pacifiste du pays, l’Empereur a exprimé plusieurs fois des remords sur la question des exactions commises par l’armée. Son fils, Naruhito pourrait pousser le pays à franchir une étape supplémentaire. Chercheur en histoire et diplômé d’une université britannique, il s’est déjà alarmé du fait « que la mémoire de la guerre s’évanouissait », invitant les japonais à « regarder humblement le passé » et « transmettre correctement les expériences tragiques et l’histoire du Japon » aux générations futures.

Une abdication serait, en ce sens, un geste hautement politique dans un pays où l’Empereur, s’il n’a plus qu’une fonction symbolique, reste l’incarnation centrale de l’esprit d’unité nationale.

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