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L’Italie malade de ses banques

L’Italie malade de ses banques
Le lit d'un sans-abri à Milan (Photo : SIPA.AP21869540_000001)
Le lit d'un sans-abri à Milan (Photo : SIPA.AP21869540_000001)

Ce n’est pas le moment d’acheter des actions bancaires, où que ce soit dans le monde. Partout les « earnings » baissent, partout sont annoncés des plans de restructuration ou d’allègement des effectifs pour redresserla profitabilité. Qu’il est loin le temps où les thuriféraires du système nous promettaient que les services bancaires seraient le grand gisement d’emplois propres et bien payés de la nouvelle économie globalisée !

C’est d’abord l’effet du ralentissement économique en cours depuis l’été 2014. C’est ensuite l’impact non désiré de la baisse des taux d’intérêt impulsée par les banques centrales pour doper la croissance : les marges bancaires se rétrécissent. C’est encore la conséquence des difficultés des compagnies minières et pétrolières, touchées par la chute imprévue du prix des matières premières. Mais c’est enfin le résultat de la récession subie par la zone euro : les banques grecques sont en sursis, nous l’avons dit[1. « Trop tard pour la Grèce », Causeur n° 27, septembre 2015.], dans l’attente d’une recapitalisation sur fonds européens, mais les banques italiennes aussi connaissent des jours difficiles.

 360 milliards d’euros de mauvaises créances

Il ne faut pas se tromper dans l’ordre des causalités. L’irresponsabilité des banquiers occidentaux est à l’origine de la grande récession de 2008, chacun sait cela. Mais dans le cas italien, c’est, en sens inverse, la récession à épisodes qui met en péril le système bancaire. Une chute de 9 % du PIB a entraîné l’insolvabilité d’innombrables de ces petites entreprises qui forment le tissu économique transalpin[2. 94 % des entreprises italiennes ont moins de dix salariés.].[access capability=”lire_inedits”] Ainsi, sans qu’on puisse vraiment incriminer l’imprudence ou les turpitudes de leurs dirigeants, les banques italiennes se trouvent accablées par 360 milliards d’euros de mauvaises créances, dont 200 seraient « sofferenze », c’est-à-dire non remboursables. Elles sont aujourd’hui le cauchemar de Matteo Renzi et Carlo Padoan, son ministre des Finances.

Le leurre des « stress tests »

Mais comment se fait-il, encore une fois, que la vérité éclate soudain, alors que le séisme de2008 aprovoqué toute une série de mesures de précaution, dont les fameux « stress tests » ordonnés par l’Europe pour contrôler la robustesse des banques de l’Union à partir de 2010 ? Or ces tests se sont révélés inopérants. C’est ainsi que les banques irlandaises les ont passés en 2010, avant de subir une faillite d’ampleur historique. C’est ainsi que l’ampleur de la crise bancaire espagnole n’a pas été saisie, alors qu’elle allait nécessiter une recapitalisation substantielle de 60 milliards d’euros.

Les « stress tests » sont pratiqués à partir de quatre critères : les taux d’intérêt, la variation de la valeur des créances détenues par les banques, la variation des revenus de la clientèle, les conditions macroéconomiques[3. Voir Jean-François Serval, La monnaie virtuelle qui nous fait vivre, page 134, éditions d’Organisation, 2010.]. Or il suffit que l’un des critères soit sous-estimé pour que le test manque sa cible. En 2010, c’est la brutale montée des taux d’intérêt des pays de l’Europe du Sud, puis l’impact des mesures d’austérité mal dosées. Dans le cas italien, c’est la sous-estimation de la détérioration économique – trois récessions consécutives – et de son impact sur la solidité des créances détenues par les banques prêteuses.

Une usine à gaz made in Italia

Que faire ? Que faire, sachant que l’État italien affiche une dette supérieure à 130 % du PIB, qui le place au deuxième rang des États les plus endettés en Europe, et que le gouvernement de Rome se refuse à alourdir le fardeau au risque de perdre son propre crédit ? Et comment appeler à la rescousse les investisseurs privés, dès lors que l’État ne veut pas prendre en charge le sauvetage financier ?

Car le risque est systémique. Quand une grande entreprise fait faillite isolément, la planète économique continue de tourner sur son axe. Mais quand une banque moyenne de Sienne ou de Venise ou une petite banque de Vicence est menacée, on peut craindre un effet de contagion sur le système national et ses voisins européens.

Nos amis italiens se sont rangés à une formule inédite. Ils ont créé un fonds affublé du nom pittoresque d’Atlas. Ce fonds, doté de 4 à 6 milliards d’euros de souscription en actions par les plus grandes banques italiennes, est chargé de venir en appoint « lorsque des banques, qui émettent des actions nouvelles pour se renforcer, ne trouvent pas de souscripteurs en quantité suffisante ». La formule, ingénieuse, tend à démultiplier la capacité des fonds mobilisés : l’un des concepteurs a parlé de « bazooka » systémique pour dissiper les craintes de contagion.

C’est plutôt ce que nous, Français, appellerions une usine à gaz. Tout repose sur le crédit maintenu des grandes banques telles que UniCredit ou SanPaolo. Or ces banques n’ont pas été épargnées par la chute des cours de bourse qui a fait baisser de 40 % en moyenne les actions bancaires depuis le 1er janvier. Elles aussi souffrent de la défaillance de nombreux de leurs débiteurs. En revanche, elles bénéficient de l’appréciation de la dette publique italienne, qu’elles détiennent en quantités massives. Pour que l’usine financière inventée par l’Italie fonctionne, il faudrait donc, premièrement, que l’économie réelle reparte pour de bon et, deuxièmement, que la dette publique se maintienne à un haut niveau.

Que sera, sera[4. Chanson célèbre de Doris Day.] ou « qui vivra verra ». Demain n’est jamais bien loin, chantait Doris Day dans L’homme qui en savait trop[5. 1956.]. Il nous suffit d’attendre.

L’Italie, malade de l’euro

Mais si l’Italie est aujourd’hui malade de ses banques, c’est parce qu’elle est malade de l’euro. Nous ne saurions confondre l’économie transalpine, riche de nombreuses entreprises moyennes performantes[6. Telles que Luxottica, leader mondial dans la lunetterie ou les fabricants de chaussures Tod’s ou Geox.] et d’un secteur du luxe au moins égal au français, avec la grecque, qui appartient au tiers-monde, ou la portugaise, encore très attardée. Mais elle n’est pas en mesure de supporter en même temps la concurrence des pays à bas coûts, imposée par la globalisation, et celle dela surpuissante Allemagne. Elle est coincée. Si elle pratiquait la déflation salariale comme l’Espagne, ce serait au risque de créer une crise des relations sociales au sein des innombrables TPE.

N’imaginons pas non plus, pour l’instant, de sortie de l’Italie de l’euro. Les dirigeants italiens ne sont pas plus disposés que les français à reconnaître la bévue historique de la monnaie unique. Quoi qu’il arrive, les uns et les autres continueront à communier devant l’autel de l’euro.[/access]

Été 2016 - #37

Article extrait du Magazine Causeur


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est un économiste français, ancien expert du MEDEF

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