Les derniers événements tragiques dont la France a été victime ne doivent pas être analysés d’une manière compassionnelle, même si le recueillement est indispensable. Il est bien sûr désolant de voir des foules humaines innocentes tuées sans vergogne par des terroristes. Cette terreur menée sur le sol français, et en puissance dans toutes les sociétés occidentales, nous oblige impérieusement à nous interroger sur les motivations de ces actes. Pourquoi certains individus d’origine musulmane ou convertis à l’islam – Maxime Hauchard ou Christophe Dos Santos – deviennent-ils des barbares, prêts à tout, même à l’annihilation de leur propre vie, pour détruire l’Occident ? Il est clair que l’on ne pourra répondre à cette question ni en reprenant un lexique martial, psychologisant, ou religieux, ni des faits historiques anachroniques. Comme l’écrivait Charles Péguy, « la modernité a fait à l’humanité des conditions telles, si entièrement et si absolument nouvelles, que tout ce que nous savons par l’Histoire, tous ce que nous avons appris des humanités précédentes ne peut aucunement nous servir, ne peut nous faire avancer dans la connaissance du monde où nous vivons. Il n’y a pas de précédent. »

Se transformer subitement en chef de guerre, arguer de la folie pour justifier ces massacres et trouver à ces actes une origine dans les textes sacrés n’éclairent en rien sur les mobiles de ces hommes et femmes qui décident de s’en prendre à l’Europe toute entière. Dans un texte intitulé « Pourquoi l’islamisme ne peut pas être expliqué à partir de la religion », le philosophe allemand Norbert Trenkle affirme que « les récits religieux ne sont rien d’autre pour eux que des chiffres et des codes culturels pour consolider leur statut-sujet précaire. (…) Il s’agit bien plutôt d’individus, marqués par le capitalisme, qui en tant que tels cherchent un appui dans un collectif en apparence puissant, auquel ils puissent s’identifier. » En effet, les lieux où nous vivons tous représentent l’avènement de ce que Nietzsche appelait au XIXe siècle le « nihilisme ». Ils se caractérisent par la destruction de tous les sites, de tous les mondes, de toutes les réalités jusque-là existantes, et leur recomposition selon des vues totalement abstraites, faisant fi des particularités locales ou régionales. En témoigne dans notre cadre les accords de Sykes-Picot en 1916, où le Proche-Orient fut redessiné selon des principes mathématiques : zones A et B, zone bleue française, zone rouge britannique. Il suffit d’ailleurs de regarder les frontières de l’Afrique pour en constater les tracés arbitraires et rectilignes depuis la conférence de Berlin de 1884 et 1885.

De ce fait, nous ne pourrons pas comprendre cette tragédie sans saisir qu’il s’agit d’une réaction à une philosophie dont nous sommes les héritiers. Nous en subissons et en étendons la logique un peu plus chaque jour : celle d’un mode de production (salariat), de consommation (marchandises) et de circulation (Schengen) où tout se vaut, ou rien ne vaut plus rien, et où tout est évaluable. En témoigne, par exemple, le dernier tremblement de terre financier de 2007-2008 ; ou encore les récentes velléités du commissaire européen Jonathan Hill de développer une « Union du marché des capitaux », d’ici à 2019. Face à ce rouleau compresseur quotidien, les corps tentent d’échapper, comme ils le peuvent, à ce mouvement délétère. Soit par la consommation de substances légales ou interdites ; soit par un travail obsessionnel visant à devenir le meilleur employé du monde ; soit par le retranchement derrière un discours pseudo-religieux. Dans un article paru dans Le Monde, la demi-sœur des frères Kouachi, commanditaires des attentats de Charlie en janvier dernier, témoigne que « Chérif disait que le vide ne pouvait être comblé que par la religion ». Or c’est bien une telle absence de repères que chaque Européen de première, de deuxième ou de troisième génération perçoit tous les jours : l’argent distribue les rôles, déchoit les statuts, et entraîne ainsi la marginalisation croissante d’une part conséquente de populations devenues inutiles.

Il ne suffit pas d’injecter des millions d’euros dans les banlieues ou de modifier le « paysage urbain » pour éviter la multiplication de ces actes terrifiants. Tout cela ne consiste, une nouvelle fois, qu’à utiliser ces potentiels travailleurs pour éviter de les assimiler à une transcendance concrète et en faire un fonds à la disposition d’une entreprise salariale toujours plus aliénante. Tous, qu’ils soient français et musulmans d’origine, français de générations plus lointaines, belges ou encore allemands, sont à la recherche d’un sens commun qu’ils ne trouvent plus par les voies ordinaires de la vie quotidienne, qui les obligent à s’ostraciser pour devenir, peut-être, un jour les nouveaux Netchaïev. Qu’ils soient d’Air France ou de Navarre.

*Photo : SIPA.00713541_000001.

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