En plus de l’intense tension diplomatique entre Pékin et Washington, la Chine est menaçante auprès d’une bonne partie de ses voisins immédiats (Taïwan, Bhoutan, Inde, Russie…).


La trente-sixième édition des exercices militaires Han Kuang a eu lieu à Formose entre le 13 et 17 juillet 2020 (notre photo). Chaque année, ces exercices visent à simuler une attaque chinoise (République populaire de Chine) sur l’île et à évaluer la préparation de Taïwan (République de Chine) à cette menace. Chaque année aussi la menace semble plus pressante et la qualité technique des deux armées évolue et progresse. Cette année la répétition armée répond plus précisément à ce que la Chine prépare pour début août autour de Hainan. La visée militaire de ces exercices chinois à venir relatifs aux îlots contrôlés de facto par Taïwan est claire ; comme le disait Song Zhongping au Global Times : « Les exercices simulant la prise de contrôle sont destinés aux îles Dongsha, Penghu et à la plus grande île, à savoir celle de Taiwan. Si les sécessionnistes taïwanais insistent sur la sécession, les exercices militaires peuvent se transformer à tout moment ».

Les tensions Inde/Chine directes ou indirectes, par Bhoutan et Népal interposés sont au plus haut

Gardons à l’esprit que le terme « sécessionniste » n’a guère de sens pour Formose : passée sous pavillon « chinois » en 1661 seulement, par l’intermédiaire de Koxinga, un loyaliste Ming sino-japonais, intégrée à l’Empire japonais en 1895, puis recolonisée en 1949 par l’armée nationaliste du Kuomingtang après la perte du continent, Taïwan n’a jamais appartenu à la République populaire.

Affrontements à l’arme blanche avec les Indiens

La volonté par la Chine dite communiste de mettre fin au régime autonome et démocratique de Taïwan s’inscrit dans une logique révisionniste dont tous les voisins commencent à éprouver les effets délétères. Exemple récent avec les relations diplomatiques entre la Chine et l’Inde, les deux géants asiatiques, qui ont pris un nouveau tour avec l’incident du 15 et 16 juin 2020 : des soldats des deux puissances nucléaires se sont livrés à un affrontement meurtrier à l’arme blanche dans la vallée du Galwan. New Dehli a reconnu 20 morts et des dizaines de blessés, mais Pékin a refusé de donner un décompte précis du nombre de victimes. L’incident survient dans un contexte spécifique : d’une part, la révision par l’Inde de l’article 370 de la Constitution séparant le Ladakh de l’État du Jammu-et-Cachemire ; d’autre part, la finalisation d’une route de 255 km qui pourrait faire obstacle au Corridor Chine-Pakistan, un axe essentiel des « Nouvelles Routes de la soie chinoises ». Le 3 juillet, le Premier ministre indien Narendra Modi s’est rendu dans la base à plus de 4000 mètres d’altitude pour haranguer les troupes et dénoncer « l’expansionnisme chinois ».

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« Expansionnisme » qu’illustre également le différend territorial avec le Bhoutan qui vient de resurgir à l’instigation de Pékin qui lui réclame 495 km2 au nord et 269 km2 à l’ouest en échange d’environ 100 km2 à Doklam. Manière de faire pression sur l’Inde alors que le Népal, sous influence chinoise vient d’interdire toutes les chaînes d’information indienne sur son territoire. Les tensions Inde/Chine directes ou indirectes, par Bhoutan et Népal interposés sont donc au plus haut. L’Inde a choisi de répondre aux morts du 16 juin en se montrant offensive : New Dehli vient d’interdire 58 applications téléphoniques chinoises dont TikTok, WeChat, Helo, pourtant très populaires dans le pays. Même si Pékin a dénoncé une mesure anti-concurrentielle, il lui est difficile d’être crédible alors que Google, Facebook, Twitter, etc. sont interdits en Chine…

Vladivostok chinoise?

La Chine de Xi Jinping semble être poussée par une volonté de puissance néo-dynastique qui la conduit à clamer ses revendications territoriales partout dans le monde : en Inde, au Bhoutan, mais aussi dans les mers de Chine de Sud contre le Vietnam, les Philippines et l’Indonésie, voire même en Russie où les 160 ans de la ville de Vladivostok fêtés par Moscou ont fait l’objet d’une condamnation en Chine : en effet, selon Pékin, Vladivostok est chinoise – et ce alors même que le traité d’Aigun en 1858, annulant une partie du traité de Nerchinsk en 1689, en fait, en droit international, une ville russe sans conteste possible.

Le président Macron, le président Xi Jinping et leurs femmes, à Shanghai le 5 novembre 2019 © CHINE NOUVELLE/SIPA Numéro de reportage: 00931063_000003
Le président Macron, le président Xi Jinping et leurs femmes, à Shanghai le 5 novembre 2019 © CHINE NOUVELLE/SIPA Numéro de reportage: 00931063_000003

L’incident mineur traduit ce fait général partout à l’œuvre aux marges des frontières chinoises aussi bien au Nord et à l’Est, qu’au Sud et à l’Ouest : la volonté, aussi bien révisionniste qu’irrédentiste, de « retrouver » le territoire de la dynastie mandchoue Qing tel qu’il l’était avant les Guerres de l’Opium et les « traités inégaux ». Notons que c’est la même logique qui prévalut aux déclenchements des deux guerres mondiales entre la France et l’Allemagne. Or, dans le cas chinois, tout ceci est trois fois paradoxal : d’une part, parce que la dynastie Qing était considérée comme non-chinoise par les révolutionnaires de 1911 (donc pourquoi vouloir en restaurer l’Empire?) ; d’autre part, parce que le parti communiste entendait mettre fin pour toujours au féodalisme dynastique ; enfin, parce qu’on oublie le discours du 10 avril 1974 de Deng Xiaoping dans lequel il affirmait, en conclusion, que la Chine ne serait jamais une superpuissance car elle ne serait jamais ni capitaliste ni impérialiste : « La Chine n’est pas une superpuissance et ne cherchera jamais à l’être. […] Une superpuissance est un pays impérialiste qui soumet partout d’autres pays à son agression, à son ingérence, à son contrôle, à sa subversion ou à son pillage et qui lutte pour l’hégémonie mondiale. Si le capitalisme est restauré dans un grand pays socialiste, il deviendra inévitablement une superpuissance. […] Si un jour la Chine devait changer de couleur et devenir une superpuissance, si elle aussi devait jouer le rôle du tyran dans le monde et soumettre partout les autres à son harcèlement, à son agression et à son exploitation, les peuples du monde devraient s’y opposer et travailler avec le peuple chinois pour le renverser. »

Deng Xiaoping, secrétaire général du Parti communiste chinois de 1956 à 1967 puis numéro 1 de la république populaire de Chine de décembre 1978 à 1992

L’Inde pourrait repenser son soutien à la politique d’une seule Chine

Paroles prophétiques ? Tout semble indiquer en tout cas que la Chine est bien aujourd’hui devenue une superpuissance, aussi bien économique que militaire et que, de fait, elle affirme désormais ses ambitions territoriales. Et la plus intense et plus immédiate de celles-ci concerne bien sûr Taïwan.

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C’est ici que « l’exemple indien » peut être pris en considération.

D’une part, le fait d’avoir appliqué au domaine du numérique, la réciprocité que Pékin prétend établir dans tous ces échanges pourrait faire des émules : pourquoi en effet autoriser WeChat et Huawei aux États-Unis ou ailleurs si Facebook ou Google ne sont pas autorisés en Chine ?

D’autre part, des voix s’élèvent à New Dehli pour demander au gouvernement d’abandonner sa reconnaissance de la politique « d’une seule Chine » puisque la Chine dénie formellement et pratiquement la réalité « d’une seule Inde ». Plusieurs tribunes dans les journaux indiens et colloques d’experts demandent de repenser la relation à Taïwan : on peut citer par exemple la fondation « Rethinking India’s ‘One China Policy’ ». Ou les déclarations claires de Rajesh Singh sur le site PGurus : « Pékin clame toujours haut et fort sa politique d’une seule Chine. Elle considère Taïwan comme son propre territoire et elle a occupé le Tibet dans le cadre de cette politique. New Delhi a toujours été indulgente sur ce point, malgré le fait que la Chine n’ait jamais reconnu la politique d’une seule Inde, qui implique que le Cachemire occupé par le Pakistan, le Gilgit et le Baltistan et Aksai Chin fassent partie du territoire indien. L’Inde doit repenser son soutien à la politique d’une seule Chine. Si Pékin refuse de voir la raison, New Delhi doit s’attaquer au problème du Tibet. Il doit ouvrir des voies de communication officielles avec Taïwan, intensifier les échanges commerciaux avec ce pays. »

N’importe quel pays a toujours, unilatéralement, la possibilité de dénoncer le principe d’une seule Chine. Certes, la Chine répliquerait en rompant les relations diplomatiques et commerciales avec ce pays, mais si tous les pays de l’OTAN, voire de l’OCDE faisaient de même, la Chine se retrouverait presque seule et sans beaucoup de marges. Nous n’en sommes pas là, mais si les relations entre la Chine et les États-Unis qui viennent coup sur coup de fermer deux ambassades (une de Chine à Houston et l’autre des États-Unis à Chengdu) se détériorent encore, alors cette option pourrait vite revenir sur la table.

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