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Ils ont déshonoré les prix littéraires

Le Journal[1. Edmond et Jules de Goncourt, Journal, 2 septembre 1866, tome 2, p. 34. Nous citons le Journal dans l’édition Robert Laffont, collection Bouquins, en trois volumes, Paris, 1989.] des frères Goncourt fait partie de ces livres que tout le monde connaît, dont tout le monde a lu quelques pages, mais que peu de gens lisent en son complet. On a tort de s’en tenir aux morceaux choisis. Car la longue période du Journal − quarante-cinq ans, de 1851 à 1896 − n’est pas son moindre intérêt.

Or il se trouve, dans ce Journal, une constante, de son début jusqu’à sa fin, quand il est écrit à deux mains, celles de Jules et d’Edmond, les dix-neuf premières années, aussi bien qu’à partir du moment où Edmond tient seul la plume : c’est l’antisémitisme. Les Goncourt sont des conservateurs, des hommes de droite, résolument antirépublicains. L’antisémitisme est alors très répandu dans le monde littéraire, et il le sera au siècle suivant. On le trouve parfois là où l’on ne l’attend pas, et on ne le trouve pas toujours là où l’on pourrait l’attendre. Dans tout le Journal de Claudel, mystique échevelé, on chercherait en vain le moindre trait antisémite. Et de même dans les Carnets du très réactionnaire Montherlant. En revanche, on peut lire, dans le Journal de Gide, figure du progressisme et de l’intelligence sceptique, des pages franchement antisémites. Et Romain Rolland, qui sera très à l’honneur dans la IIIe République, pouvait écrire à Lucien Herr, en 1897, pour justifier son refus de s’engager en faveur de Dreyfus, qu’il était simplement antisémite.

Au reste, on ne pourrait aujourd’hui publier le Journal des Goncourt. Qu’on en juge ! « Je n’aime pas les juifs. C’est un sacrifice pour moi que d’en saluer un. » Ou bien encore : « Je ne cache pas que je suis l’ennemi théorique de la race juive. » (24 juin 1891). On verra d’ailleurs que cette hostilité n’est pas seulement théorique.
On ne saurait recopier ici toutes les citations antisémites, tant elles sont nombreuses et développées. Nous en donnerons à lire quelques-unes, rassemblées autour des principaux thèmes de l’antisémitisme. L’antisémitisme des Goncourt n’est pas le fait des circonstances, occasionnel ; il n’est pas matière à plaisanterie, fût-ce de mauvais goût ; il est permanent, constant et virulent, et sérieux, très sérieux. C’est comme une obsession.[access capability=”lire_inedits”]

Race ou religion ?

Il faut ici se rappeler que le mot « race » a pris, au XXe siècle, en même temps que sont apparus les mots « racisme » et « raciste », un sens légèrement différent de celui qu’il avait au XIXe. Au XIXe siècle, le mot « race » sert à désigner une catégorie, un genre. Comme les Grecs utilisaient le mot « genos », qui a certes un rapport avec la filiation et la naissance, mais qui peut tout aussi bien nommer une catégorie d’individus. Quand les docteurs de l’Église chrétienne parlent de « la race des juifs », ils parlent aussi bien de « la race des chrétiens ». Il n’en est pas moins vrai que la notion de « race », au XIXe siècle déjà, peut comprendre une notion de type physique et génétique.
C’est évidemment en ce sens que les Goncourt l’utilisent. Aussi bien les traits physiques sont-ils par eux très souvent soulignés, dès lors qu’ils évoquent une personne juive. Ainsi : « Vient un petit bonhomme, un petit Bischoffsheim, tenant à des banquiers de Naples, petit bonhomme sans âge, laid comme un Kalmouk, un Allemand et un Juif, dont le rôle est d’être volé par Janin dans les trocs de livres et de monter dans les carrosses de Lévy. » (3 juillet 1857)

Lors même que le portrait commence bien, comme dans Saint-Simon, il se termine toujours mal. À propos d’Eugène Pereire, fils d’Isaac et ancien condisciple de Jules de Goncourt : « Il a une barbe noire, de jolis yeux, un nez mince et recourbé − une jolie et une fine tête, où il y a de l’oiseau de proie. » (1er novembre 1862)
Ou bien encore, au salon de la princesse Mathilde, les deux frères découvrent « une monstrueuse figure, la plus plate, la plus basse et la plus épouvantable face batracienne, des yeux éraillés, des paupières en coquille, une bouche en tirelire, et comme baveuse, une sorte de satyre de l’or : c’est Rothschild » (21 janvier 1863).
Ainsi l’antisémitisme des Goncourt n’est-il pas seulement un antijudaïsme, comme celui des docteurs de l’Église: c’est une forme de racisme, comme on dit de nos jours. « Il y a une laideur d’abjection et de dégradation, de bassesse de race, qui est le stigmate des millionnaires : voyez Rothschild, Pereire… » (15 juillet 1863). Et si l’on en doutait encore, voici une anecdote rapportée par Edmond sur la fin de sa vie qui clôt le débat : « Le fils de Bleichröder, le banquier allemand, protégé par Bismarck, a été refusé en mariage par une jeune fille sans fortune ; et comme la mère de la jeune fille lui demandait de réfléchir et lui disait que la différence de religion n’avait pas l’importance qu’elle lui attribuait, la jeune fille répondait à sa mère : “Les Juifs, ce n’est pas une religion, c’est une race”. » (9 décembre 1895) Naturellement, Edmond de Goncourt donne raison à la jeune fille sans fortune.

L’argent

Dans l’antisémitisme, l’argent tient toujours une grande place. Les Goncourt eux-mêmes ne manquent pas d’argent. Ils peuvent vivre, assez confortablement, sans travailler. Mais ils affectent de mépriser l’argent et ceux qui en gagnent. Et surtout, ils croient ou feignent de croire que les Juifs, tous les Juifs, aiment l’argent, qu’ils n’aiment que l’argent. Il est rare qu’ils évoquent une personne juive sans souligner sa cupidité. C’est cette vieille dame, au chevet du lit de Rachel après sa mort, « jaune et l’œil allumé, cupide et juif, couvant toutes les dentelles » (11 avril 1858). Ou encore, au mariage d’Estelle Gautier, Edmond relève, parmi « une cour de petits auteurs faisant des courbettes, (…) un petit Juif, dont la figure de lucre et de convoitise annonçait, pour un jour prochain, le rapt sournois de la femme et de la fortune du jeune éditeur » (15 mai 1872).
Cette cupidité ne connaît aucune pause, jusqu’à la mort et au-delà. C’est encore à l’occasion de la mort de Rachel qu’ils rapportent un mot, mis dans la bouche d’un Juif : « À propos de la mort de Rachel, comme on demandait à Bishoffsheim, le petit juif frotté de littérature et ami de Janin, les cérémonies d’enterrement des juifs, ce qu’on faisait aux morts : “C’est bien simple, on leur met le dernier cours de la Bourse sur le ventre et, quand ils se réveilleront du Jugement dernier, ils crieront : Cinq cents autrichiens !” » (10 janvier 1858).

Les juifs et la presse

C’est aussi un lieu commun de l’antisémitisme. On a toujours à se plaindre de la presse. Quand on est antisémite, la presse est détestable, parce qu’elle est entre les mains des juifs.
Il faut dire que les Goncourt ont quelque raison de n’être pas contents du traitement qui leur est réservé et d’envier les écrivains à succès. D’abord, ils n’ont pas eu de chance. Leur premier roman, En 18…, publié à compte d’auteur, sort en librairie la semaine du coup d’État du 2 décembre 1851, ce qui n’est pas le moment le mieux choisi. Seul Jules Janin, au Journal des Débats, leur réserve un article aimable. Par la suite, les Goncourt ne seront jamais reconnus comme des romanciers de valeur. Madame Gervaisais, Germinie Lacerteux, Renée Mauperin et quelques autres méritent pourtant d’être lus. Surtout, les Goncourt sont les vrais inventeurs du roman naturaliste. On n’a jamais retenu ce fait pourtant majeur dans l’histoire littéraire. Émile Zola a pris leur place. On ne lit plus aujourd’hui que leur Journal, comme un instrument documentaire. Mais il en va très généralement ainsi de la gloire littéraire : elle obéit à des caprices irrationnels. On ne lit plus guère les romans qui ont fait l’immense succès de Chateaubriand. Même le Génie du christianisme ou L’Itinéraire n’ont plus guère de lecteurs. Ce qui retient l’intérêt de nos contemporains, ce sont les Mémoires d’outre-tombe, œuvre posthume. Et de Voltaire, on ne voit plus guère de pièces montées dans les théâtres parisiens. Tout ce qui était, pour Voltaire lui-même et pour ses contemporains, l’essentiel de son œuvre, c’est-à-dire sa poésie dramatique, ne se trouve même plus sur les rayons de nos librairies. Et l’on fait aujourd’hui grand cas de Voltaire pour des œuvres qu’ils considéraient comme mineures. Les Goncourt quoiqu’au fait de ces aléas de l’histoire littéraire, ont cherché un bouc-émissaire : la presse et, spécialement, les journalistes et les directeurs de journaux juifs.
« Mirès-Millaud à La Presse, Le Constitutionnel, les Débats dans la main de Rothschild, Le Courrier de Paris acheté par un Juif, tous les journaux pris par des Juifs… Et l’on finit par dire : “Nous en dépendrons tous ou nous en avons tous dépendu !”. » (novembre 1858).

Et un jour qu’il parle avec Édouard Drumont de son livre, La France juive, Edmond de Goncourt, qui aime assez cet ouvrage, mais le trouve trop modéré, raconte : « Et comme je lui dis qu’il aurait dû donner un tableau des journaux, avec les assises que les Juifs ont dans chacun, il nous dit : “En effet, ce serait curieux… Tenez, L’Autorité, le journal de Cassagnac. J’ai là un ami, plus qu’une relation, un camarade de misère, et qui trouve mon livre admirable… Eh bien, il m’écrit qu’il ne sait pas s’il pourra me faire un article, même sous la forme d’un éreintement… Car L’Autorité, ce journal conservateur, les fonds en sont fournis par des Juifs, par un Fould, et il existe une clause du traité, par laquelle Cassagnac s’engage à ne pas attaquer les Juifs.” » (22 avril 1886).

L’édition est aussi la cible des Goncourt. On connaît bien les démêlés de Flaubert avec Michel Lévy, et le mépris dans lequel l’écrivain tenait l’éditeur. Mais on ne trouvera jamais, sous sa plume, une allusion à son nom d’origine juive. Il en va tout différemment chez Edmond de Goncourt, qui fait reproche à Ernest Renan de trop bien s’entendre avec l’éditeur. « Oh ! le mensonge de l’écriture de Renan ! Oh ! La falsification éhontée de la vérité, à laquelle le défroqué se livre avec bonheur en se gabelant au fond de lui ! Je tombe ce soir, dans Le Temps, sur une préface de ses Feuillets détachés, où il parle de “sérénité morale” de Calmann-Lévy, où il avance que “l’égoïsme mercantile contemporain n’a pas atteint sa maison”. Il ose dire cela de ces Michel-Lévy, les plus grands égorgeurs, les plus féroces usuriers de la littérature ! » (15 février 1892).

De Drumont au capitaine Dreyfus

Aujourd’hui, La France juive nous paraît être le type du pamphlet antisémite extrémiste. Pour Edmond de Goncourt, il s’agit d’un livre dicté par le bon sens et son auteur est un héros méritant. « Aux Spartiates aujourd’hui, Drumont annonce officiellement la prochaine publication de son livre d’attaque contre les Juifs : ce livre écrit pour la satisfaction intime des haines d’un catholique et d’un réactionnaire, en plein et insolent triomphe de la juiverie républicaine. S’il est insupportable et même un peu méprisable quelquefois par l’étroitesse de ses idées en tout, au moins, Drumont est un homme qui a la vaillance d’esprit d’une autre époque et presque l’appétit du martyre. » (5 janvier 1886). Nous avons dit en commençant que l’antisémitisme des Goncourt n’était pas seulement théorique. C’est qu’en effet, Edmond de Goncourt évoque, non sans agrément ni plaisir, la perspective d’un pogrom. « Ce soir, pendant le dîner, Drumont, en nous demandant à chacun trois francs pour son entreprise de dégraissage de la finance, s’écrie : “Oh ! si quelqu’un pouvait souscrire pour 50 000 francs…” − Eh bien, qu’est-ce que vous vous payeriez ? − “Une émeute contre les Juifs… Oui, après quelques jours d’échauffement de la population, par une journée fiévreuse, un rendez-vous sur la place de la Concorde. Et de là, rue Saint-Honoré, et cassage de carreaux et enfonçage de portes, et si par hasard un Alphonse de Rothschild se trouvait pris… vous comprenez ?” » (20 septembre 1889). On comprend, en effet. Ce qu’on a plus de mal à comprendre, c’est que Monsieur de Goncourt, l’amateur éclairé de littérature et des beaux-arts, semble voir là-dedans un réjouissant programme. Mais ce qui est on ne peut plus clair, c’est le chemin qui conduit de l’« antisémitisme théorique » à la persécution physique.

Puis vient l’Affaire. Edmond de Goncourt n’en a connu que le début. Il est évidemment antidreyfusard. Mais comme il a oublié d’être sot, il ne le croit pas vraiment coupable, ce qui donne à son antidreyfusisme une tonalité exclusivement antisémite. « Carrière, qui était à la parade de la dégradation militaire de Dreyfus, perdu dans la foule, me parlant de la Patrie en danger, me disait que moi, qui avais si bien rendu le mouvement de la rue pendant la Révolution, il aurait voulu que je fusse là et que bien certainement, j’aurais tiré quelque chose du frisson de cette populace. Il ne voyait rien de ce qui se passait dans la cour de l’École militaire et avait seulement l’écho de l’émotion populaire par des gamins montés sur des arbres, s’écriant, lorsque Dreyfus arrivait, marchant droit : “Le salaud !” et, quelques instants après, à un moment où il baissa la tête : “Le lâche !” Et c’était pour moi l’occasion de déclarer, à propos de ce misérable, dont je ne suis pas cependant convaincu de la trahison, que les jugements des journalistes sont les jugements des gamins montés sur les arbres et que dans une occurrence semblable, il est vraiment bien difficile d’établir l’innocence ou la culpabilité de l’accusé sur l’examen de son attitude. » (6 janvier 1895). La tonalité sceptique du propos en dit assez sur la nature réelle de l’antidreyfusisme dans les milieux de l’intelligentsia du temps.

Les juifs et le pouvoir politique

La manifestation la plus éclatante du poids des Juifs dans la société française de l’époque, Goncourt la perçoit dans le salon de la princesse Mathilde, où il déplore qu’on y trouve tant de Juifs. La princesse Mathilde est une Bonaparte, fille de Jérôme, un temps fiancée à Louis-Napoléon, aussi brièvement mariée avec le Russe Demidoff. Elle tint salon, un salon très couru, sous le Second Empire et sous la IIIe République. C’était une femme assez libre de parole et de comportement, qui savait rappeler que sans son oncle, elle serait sans doute vendeuse d’oranges à Ajaccio. Les Goncourt, comme tout ce qui se fait de mieux dans la littérature et les beaux-arts à cette époque, toutes tendances politiques mêlées, sont des fidèles du salon de la princesse Mathilde. Mais voilà ! La princesse Mathilde est libre dans ses mœurs ; elle l’est aussi dans ses fréquentations et, contrairement aux Goncourt, elle n’a pas de préjugés antisémites. Les Goncourt s’en plaignent : « La Princesse a vraiment la maladie de la juiverie ! A dîner, ce soir, il y avait autour de la table un ménage Ephrussi, Charles Ephrussi et cet affreux Reinach, au nez écrasé, aux yeux hors de la tête comme des yeux de boxeur pochés. Vraiment, cet homme qu’elle n’a jamais reçu autrefois, est-ce bien le moment de le recevoir ? Ah ! cette femme-là a besoin d’un cornac pour la guider dans la vie ! » (31 janvier 1894).

Saleté, avilissement, hideur morale et mauvaise éducation

Rien, pour les Goncourt, n’est assez sévère, assez dur, assez laid pour décrire une personne juive. On n’en finirait pas d’aligner les extraits du Journal remuant de la boue à ce sujet. En voici, pour terminer, quelques exemples.
« Il y a deux bouches dans Paris, qui semblent le réceptacle de toutes les hideurs morales : la bouche de Ricord, la bouche de Rothschild. » (17 avril 1868).
« Le Juif le mieux élevé et vivant dans la plus haute société, comme le petit Ephrussi, qu’il soit Russe ou Français ou de toute autre nationalité, ne peut jamais arriver à la complète bonne éducation sans trou, sans solution de continuité. Il repercera toujours en ce sémitique déguisé en parfait gentilhomme le manque de tact. Je n’en citerai qu’un exemple. Dreyfus, le frotté d’art, je le connais très peu ; l’autre jour, chez la princesse Mathilde, il vient s’asseoir à côté de moi sur un canapé et me raconte longuement une opération faite, ces jours-ci dans l’ovaire de sa fille. J’en étais tout gêné. » (18 mars 1883) Il en est « tout gêné », voilà qui ne manque pas d’étonner. Car c’est le même Edmond de Goncourt qui raconte, avec force détails, les escapades de ses amis dans les maisons de prostitution de toute la France, les « spécialités » des prostituées qu’on y rencontre, comme celle qui aimait − ou plutôt acceptait, sans doute contre un renfort de rémunération − que son client déféquât dans sa bouche. Et cela, apparemment, ne le gêne pas, dès lors que ce n’est pas un Juif mais un Daudet qui le rapporte.
« Je ne sais pourquoi, ce soir, Edmond de Rothschild est si aimable pour moi. On dirait vraiment qu’il veut m’emprunter de l’argent. Il revient d’un voyage d’agrément à Samarcande et me parle de la pédérastie universelle du pays et me décrit une danse d’almées à Boukara, une danse d’almées qui sont des garçons et où, devant la beauté d’un des danseurs, tous les assistants, les yeux enflammés de la rage du coït, tenaient leurs bougies comme des membres en érection. Le Juif parle des choses sales d’une manière plus cochonne que les autres races : il a dans ses paroles, l’expression de son visage, la tombée de sa bouche, quelque chose de l’entremetteur. » (13 février 1889). Le plus mystérieux, ici, c’est pourquoi Edmond de Goncourt qualifie le désir homosexuel comme une « chose sale ».
Assez de « choses sales » ! Et quand on en a tant vu, deux questions se posent.

Une préparation idéologique

La première : les Goncourt ont-ils joué un rôle dans le développement de l’antisémitisme en France ?
Force est de répondre par l’affirmative. Sans doute ne faut-il pas exagérer leur influence. Mais enfin, on donne la première place à Drumont qui n’est qu’un idéologue vulgaire. Les Goncourt sont hommes de culture, à l’esprit fin, amateurs d’art, de tous les arts, des esthètes délicats. Ils ont bientôt fait autorité dans le monde littéraire. Et leur autorité perdure encore. L’antisémitisme littéraire et cultivé a donné beaucoup de force et de justification à l’antisémitisme militant, à l’antisémitisme de combat ; il a contribué à le légitimer. La responsabilité des gens de lettres comme les Goncourt dans cette entreprise est majeure. Et l’on connaît la fin de l’histoire. La France n’a certes pas été le moteur de l’extermination des Juifs d’Europe pendant la Deuxième Guerre mondiale. Beaucoup de Français, et notamment beaucoup de fonctionnaires français, y ont cependant activement participé. Edmond de Goncourt voulait que les Rothschild portassent des vêtements jaunes. Une majorité de Français a accepté qu’ils cousissent une étoile jaune à leur manteau.

Le beau nom d’un prix littéraire

Or voici un fait étonnant, un fait curieux, un fait à vrai dire extraordinaire : le plus grand, le plus connu, le premier, donc, des prix littéraires en France porte le nom d’un antisémite de la catégorie que nous avons assez dite et illustrée. Et personne ne proteste ; personne ne s’émeut. Ce n’est qu’un symbole, dira-t-on. Sans doute, et c’est pourquoi il peut aisément être changé. Nombre d’institutions ont été débaptisées ou rebaptisées au cours de notre histoire, pour s’adapter à son cours. Le prix Goncourt est resté le prix Goncourt.

Ce qui n’est pas moins étonnant, c’est que, depuis 1903, et surtout depuis 1944, il ne s’est pas trouvé un seul écrivain pour refuser le prix portant le nom des Goncourt, au motif de leur antisémitisme extrême. Julien Gracq a refusé de recevoir le prix Goncourt en 1951. C’était, un peu comme Sartre refusera le Nobel, par un souci de cohérence : il ne prisait pas les prix et critiquait volontiers les critiques. Et voilà que le commerce se mêlait à la littérature. C’en était trop. Du nom des Goncourt, il ne sera jamais question en cet automne 1951. Et en 1960, c’est Vintila Horia qui renoncera à recevoir le prix, après la polémique qui suivit quelques révélations sur son rôle dans le fascisme roumain. Cette fois encore, le nom des Goncourt n’y est pour rien.

Entendons-nous bien ! Les primés du Goncourt ne sont nullement en cause. Non plus que les membres de l’Académie qui les désignent. Ce qui est en cause, c’est la société française qui ferme les yeux et fait silence. Au demeurant, les Goncourt ont à Paris leur rue et leur station de métropolitain. Qui cela gêne-t-il ? Non pas, assurément, le Conseil de Paris.

Et parions que si la question de la dénomination du prix Goncourt venait à être publiquement posée, il se trouverait quelques-uns de nos meilleurs avocats, joints à quelques autres sommités du Conseil d’État pour nous expliquer, avec la grande autorité due à leurs état et fonction, que la chose est impossible, juridiquement impossible ! Chiche ![/access]

Février 2012 . N°44

Article extrait du Magazine Causeur


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, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, docteur en sciences politiques, a été inspecteur général de l'éducation nationale. Il a été membre des cabinets ministériels de Jean-Pierre Chevènement. Son dernier livre, Moïse, Jésus, Mahomet, a paru chez Fayard (2010). Il tient aujourd'hui une rubrique hebdomadaire sur la Chine dans Le nouvel économiste.

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