Aux grandes occasions, les grandes voix. Le 11 mars à Villepinte, Henri Guaino, s’essayant à Malraux, panthéonisait avant l’heure Nicolas Sarkozy. Hier, Place de la Bastille, Jean-Luc Mélenchon avait du Général dans le gosier. « Mais il parle comme de Gaulle ! », n’en revenaient pas ses partisans, un brin décontenancés, dès les premiers mots prononcés – emprunt paradoxal pour celui qui entend renverser, démocratiquement, la Ve République installée par qui on sait, au profit d’une VIe, promesse de temps nouveaux.

En ce dimanche d’« insurrection civique », préalable à la « révolution citoyenne », le verbe du candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle est plus lent et plus solennel qu’à l’habitude, comme l’est le pas des légionnaires, le 14 Juillet, par rapport au reste de la troupe.
Tout en haut de sa colonne, le Génie de la Bastille, chérubin du peuple, peut contempler une foule qui se compte en dizaines de milliers de personnes, mordant allégrement sur les boulevards adjacents. « Cent vingt mille », claironnent les organisateurs de la manifestation. Quand on a peu d’argent pour faire campagne – le lot, semble-t-il, du Front de gauche –, on a des idées : au diable les locations de salles, la rue, gratuite ou presque, s’offre à nous, elle est nôtre.

Le discours, point d’orgue d’une marche partie de Nation, se veut capital. Il est relativement court, une trentaine de minutes – pour ne pas désespérer les automobilistes ? Les applaudissements sont moins nourris que dans les meetings du même homme. Jean-Luc Mélenchon, gonflé de l’importance qu’il s’accorde, livrant une prestation d’entre-deux tours à cinq semaines du premier, annonce qu’il fera élire une assemblée constituante si les Français le portent à l’Elysée. Changer d’ère pour changer d’air.

L’air neuf sentira la cerise bio. La loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat sera étendue à l’ensemble des territoires de la République, outre-mer comme en Alsace-Moselle ; la règle d’or se muera en vert écolo planétaire ; le droit du sol sera intégral ; la guerre d’Algérie ne recommencera pas en France ; les gays pourront se marier et les ouvriers ne seront plus les serfs des patrons ; l’euthanasie sera légalisée, ainsi que le suicide assisté ; le droit à l’avortement, puissamment réaffirmé ; Hadopi, décapité… Avec Mélenchon on aura la synthèse de 1917 et de 1968 : la révolution des masses et la révolution de l’individu.

Prêcheur, il appelle ses ouailles à porter partout en France la bonne parole de ce 18 mars de la Bastille (encore un réminiscence gaullienne, le 18) sur les places et dans les rues. « Ouvrez par vos bulletins de vote la brèche par laquelle passeront les votes des Grecs puis des nos camarades allemands sur lesquels souffle le modèle libéral ». La France, phare du monde, est de retour. L’« humanité » simple ne suffit pas à Jean-Luc Mélenchon, il la veut « universelle », qui plus est féministe, et la fait acclamer.

Trois copines, la cinquantaine, entonnent à tue-tête l’Internationale de fin de meeting, et comme elles n’aiment pas les paroles du chant suivant, La Marseillaise, mis d’autorité au répertoire par le candidat du Front de gauche, elles plaquent celles du premier sur la musique de Rouget de Lisle, qu’elles trouvent belle, quand même. « Mélenchon n’était pas très bon aujourd’hui (dimanche, ndlr), lui d’habitude excellent orateur. Il était dans un registre un peu grave et un peu forcé », estime l’une des trois femmes, encartée au PS jusqu’en 1989, devenue mélenchoniste. « Il n’en est pas moins le candidat de la gauche, Hollande est trop fluctuant », ajoute-t-elle. Un doute soudain l’étreint : « Je veux être sûre qu’en votant pour lui, je n’empêcherai pas la gauche d’être présente au second tour. J’attendrai donc le dernier moment pour me décider. »

Plus urgente que l’abolition de la Ve République, la dissolution du souvenir de 2002.

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