Pour avoir malencontreusement prononcé le mot « pédé » en se croyant hors antenne, le commentateur est exécuté en place publique. Au nom de la lutte contre l’homophobie, on abolit la vie privée…


Dans Le goût des autres, la réalisatrice Agnès Jaoui met en scène un petit patron beauf, joué par Jean-Pierre Bacri, qui a le malheur de prononcer le mot « pédé » sous sa forme d’insulte familière. Immédiatement, un acheteur d’arts homosexuel lui fait remarquer vertement ce que cette insulte a d’homophobe.

Finalement, le beauf joué par Bacri se révélera beaucoup plus sympathique et ouvert d’esprit que le snob incarné par Wladimir Yordanoff, lequel sera suspecté de vouloir profiter de l’inculture dudit homophobe pour lui vendre une fresque de son fiancé. Jaoui n’est pas suspecte de nager dans l’univers de la droite Manif pour tous ni de celui de certaines tribunes dont les « Oh hisse, enculé ! » fleurissent contre le gardien de but adverse. Mais, lorsqu’on découvre hier matin l’affaire Balbir qui a mis le feu à Twitter, on ne peut s’empêcher de demander si, dix-huit ans après, ce film pourrait encore recueillir le César du meilleur film. Le temps est aujourd’hui aux « Social Justice Warriors » (SJW), il n’est plus à la complexité.

En marge du match de Ligue Europa OM-Leipzig qu’il commentait avec Jean-Marc Ferreri, Denis Balbir a utilisé la même expression que Jean-Jacques Castella du Goût des autres contre les joueurs de Leipzig qui ont mordu la poussière hier soir au Stade Vélodrome.

Mais il ne l’a pas dit à l’antenne, ce qui aurait effectivement constitué une faute professionnelle. Il l’a glissé à son comparse après le match, hors-antenne. Il l’a fait dans un contexte et au cours d’une conversation strictement privés. Seulement voilà, il y avait dans la chaîne quelqu’un qui a capturé la phrase et qui a décidé de la balancer sur les réseaux sociaux. Les excuses de Denis Balbir n’y ont rien fait, il a été suspendu de ses fonctions par le groupe M6 en quelques heures. Sa carrière professionnelle est aujourd’hui en danger de mort, pour une parole prononcée dans un cadre privé.

A tous ceux qui pensent que l’important, c’est que le combat contre l’homophobie soit gagné et qui considèrent que cela passe par le recul d’expressions qui y contribuent, ce que nous pouvons approuver, il faut poser la question suivante : tous les coups sont-ils permis ? Faut-il, de manière déloyale, traquer la parole privée et l’assimiler désormais à la parole publique ? S’ils répondent positivement à cette première interrogation, il leur faudra aussi répondre à la seconde : sont-ils si irréprochables en privé ? N’y ont-ils jamais prononcé la moindre parole qui pourrait déclencher le courroux numérique d’une meute des justiciers du Net ? Qu’ils prennent quelques secondes pour bien y réfléchir ! Peut-être alors se rendront-ils compte du monde dans lequel ils nous plongent, doucement mais sûrement.

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