On ne dira jamais assez de bien de l’humour en économie. Veblen nous avait déjà diverti avec sa théorie de la consommation ostentatoire (plus c’est cher, plus on en veut) il faudra désormais compter avec le marxisme inspiré de Frédéric Lordon. De quoi est-il question ? De l’ingénierie financière – matière aride et déplaisante que notre auteur a eu la chic idée de retourner contre les experts prétentieux de la dérégulation libérale. Il faut dire que ce marxiste possède un goût très sûr pour les blagues potaches, chose qui n’a pas dû arranger son cas auprès des Maestrichtiens libéraux-raisonnables (le mot n’est pas facile à prononcer, mais comme la chose est assez indigeste, on se dit qu’il y a peut-être un rapport). Je me souviens qu’Alain-Gérard Slama, sur France Culture, n’a pas eu de mots assez distants pour confiner notre chercheur dans la sphère des petits plaisantins. Lordon… attendez-voir… n’est-ce pas le gaucho du CNRS qui vient d’écrire une comédie Grand Siècle sur la crise des subprimes ? Eh bien si. C’est bien lui. La pièce s’appelle D’un retournement l’autre et elle est écrite en alexandrins. Vous ne l’avez pas lu ? Non ? C’est dommage.

Pendant que la France se réveillait à la dure réalité des déficits publics, notre homme a donc écrit la comédie que des hommes aussi sérieux que Nicolas Baverez ou Jean-Marc Sylvestre méritaient. Il faut dire que les gauchistes ont de qui tenir. Marx avait déjà frappé fort avec Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, sans doute l’un des chefs-d’œuvre de l’humour économique noir. Nous savons grâce à Marx que toute doctrine bidon frappe toujours deux fois : la première comme promesse de liberté universelle, la seconde comme tarte à la crème. Lordon a donc choisi de se payer la fiole des repasseurs de plats. Le choix de l’hémistiche paraît d’autant plus justifié que ces économistes ont toujours été bien en Cour. On se croyait à l’Elysée, on était à Versailles. D’où l’envie d’arpenter les couloirs du Grand Siècle pour entartrer les Trissotins de la mondialisation heureuse, cette effarante pièce montée pleine de choux à la crème pâtissière.

Mais la joie de cet homme ne serait pas complète si elle ne s’accompagnait d’un immense travail de sape philosophique. Qu’est-ce que l’envie ? Qu’est-ce que le patronat ? Comment un désir s’y prend-t-il pour impliquer des puissances tierces dans son entreprise ? Un grand économiste est un philosophe qui s’assume. Lordon a décidé de ne pas raser les murs théoriques. Il polit ses lentilles à Ville d’Avray et ne demande rien à personne.

Bien sûr, et comme il se doit en philosophie, il est toujours possible de chipoter. On peut juger cette greffe de Spinoza sur notre époque mal fichue. On peut juger cette conception immanente du désir ontologiquement contestable. Un Lacanien, normalement, devrait trouver à y redire. Mais l’important est ailleurs, l’important est dans la joie qui s’en dégage. La joie est le seul affect métaphysique qui ne trompe pas.

Il faut lire le chapitre intitulé « les Passions séditieuses » dans « Capitalisme, désir et servitude » : Lordon y dézingue le libre arbitre avec une radicalité qui fait plaisir à voir. On finirait pas croire que les années de plomb Ferry-Renaut sont derrière nous, que la philosophie va redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une entreprise sauvage. Que cette entreprise salutaire de philosophie première se sente en liberté dans la pitrerie littéraire est une preuve supplémentaire de sa cohérence. J’imagine que ce passage incessant entre la plaisanterie potache et l’ontologie spinoziste a de quoi inquiéter les professeurs. Voyez comme c’est drôle : elle ne nous inquiète pas. Elle nous enchante. Elle nous rassure.

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David di Nota
est écrivain. Dernier ouvrage paru : "Ta femme me est écrivain. Dernier ouvrage paru : "Ta femme me trompe" (Gallimard, 2013).
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