Les gilets jaunes ne sont pas les victimes innocentes obligées de se défendre qu’ils disent être. Si certains ont joué un rôle de « lanceurs d’alerte », beaucoup font preuve d’une radicalité qui rend impossible ce dont a besoin la France: d’une pause. 


Des questions, on peut toujours s’en poser en cas de troubles sociaux sur les simplismes indispensables pour soulever les gens en masse. L’autoportrait des gilets jaunes en saints innocents, par exemple, « bien obligés » de passer par des actes violents qu’ « ils détestent », pour se défendre contre la violence ponctuelle des flics et la violence structurelle du « système », appartient à cette catégorie.

Ce discours repris sans cesse par les gilets jaunes ne leur appartient pas : à la limite on est toujours en légitime défense quand on attaque ! Tout groupe qui combat porte avec soi sa mythologie de poche d’où il ressort qu’il est bien « tenu » de combattre puisqu’il n’y-a-pas-d’autre-moyen-de-se-faire-entendre.

La richesse des uns ne fait pas la pauvreté des autres

Saints innocents pressurés, aussi, et usés et dépouillés de tout disent-ils, quand ils ont seulement des fins de mois difficiles. N’est-ce pas le cas de beaucoup de monde ? Même sincèrement ressenties, les plaintes sur un pouvoir d’achat « insuffisant pour vivre », ou « pour finir le mois », engendrent une confusion. Le pouvoir d’achat a en effet bien augmenté depuis la création de l’euro, malgré un ou deux « trous d’air ». Mais il faut reconnaître que la modernisation de la société, qui est plus le fruit de l’évolution technique que le résultat des mauvaises décisions d’un vilain président, demande justement une élévation de ce pouvoir d’achat. Ordinateurs, mobiles de plus en plus perfectionnés, confort de logements mieux conçus supposent une augmentation du pouvoir d’achat mais promettent aussi des frustrations, des difficultés, des frais nouveaux pour l’acquisition ou le bon fonctionnement de ces biens de consommation. La faute à Macron ?

A lire aussi: Elisabeth Lévy – Paris et le geyser français: mon week-end entre deux barricades

Et puisqu’on parle des pauvres et des riches, c’est le moment de redire que la richesse des uns ne fait pas la misère des autres et que la remise sur pied de l’ancien impôt sur les grandes fortunes (un impôt qui ne fait que s’ajouter à d’autres puisque ces grandes fortunes subissent des prélèvements déjà si élevés qu’ils ont poussé Johnny Hallyday ou Gérard Depardieu à habiter ailleurs). Abandonnons donc les images d’Epinal des « gros capitalistes » se nourrissant de la pauvreté des pauvres. Marx est mort depuis longtemps. Il ne disait d’ailleurs pas tout à fait cela.

Et la démocratie dans tout ça ?

Saints innocents empêchés également de s’exprimer ou – ce qui paraît-il revient au même – invités seulement de temps à autre à choisir entre des représentants qui ne savent rien de la vie qu’ils mènent. Contre l’ancien système électoral, ils veulent par exemple qu’on forme une nouvelle assemblée, représentative celle-là. Mais quoi ? N’a-t-on pas voté il y a moins d’un an et demi ? Il s’agit alors de remplacer la Chambre élue légalement. On connaît la manœuvre, chère au Vénézuélien Nicolas Maduro, si admiré par Jean-Luc Mélenchon. La dictature n’est pas loin. Non, merci…

Cela dit, reconnaissons tout de suite que le système de représentation démocratique ne fonctionne pas bien. Le taux d’abstention aux dernières consultations est bien le signe d’un malaise profond et qu’un dictateur corrompu use de son apparent respect envers les institutions pour mieux les étrangler n’annule pas l’intérêt de « réveiller » l’attraction de la démocratie représentative en France.

Les problèmes à résoudre sont nombreux, complexes et sans solution immédiate. C’est ce qui rend insupportable l’adhésion d’un certain nombre d’hommes politiques, d’extrême droite comme d’extrême gauche, à une mythologie hagiographique sur un « Peuple en souffrance » permanente qui aurait une solution aux dysfonctionnements sérieux qu’il dénonce. Faire semblant de croire qu’on le peut d’un coup de baguette magique est purement démagogique.

Macron sait le temps que prend une « révolution »

Emmanuel Macron, en intellectuel fin et sensible à la temporalité en histoire, sait que le temps le plus long, c’est celui des changements de mentalités. Or la crise que nous traversons ne trouvera pas de solution sans une transformation du rapport à certaines valeurs fondamentales comme le respect du savoir, nécessaire à une politique de formation sans laquelle on ne sortira pas du chômage de masse ; ou sans le respect de l’autorité, sans lequel toute manifestation se confondra régulièrement en affrontements violents. Une ouverture de la conscience nationale, trop peu européenne, est aussi indispensable au développement personnel de chacun comme au poids de notre civilisation dans le monde ; le changement de notre rapport au monde, enfin, encore trop peu soucieux de son avenir global, ne se formera pas d’un coup.

A lire aussi: Gilets jaunes: un bouc émissaire nommé Macron

Ces mutations éthiques, politiques et nationales ne sauraient évoluer que très lentement. Les esprits y sont réticents. Rappelons-nous les polémiques suscitées par la suppression des mobiles dans les enceintes scolaires. Gilets jaunes ou pas, les parents prennent souvent de grands airs quand les enseignants, mal considérés, osent critiquer leurs chers petits. Et l’on s’est un peu vite indigné que des gamins qui cassaient tout autour de leur lycée aient été « humiliés » à genou mains sur la tête pendant quelques minutes.

Oui, la France périphérique souffre

Cela n’empêche pas, au contraire, de commencer à agir au plus tôt. Personne ne nie que ces problèmes ne soient actuels et urgents à résoudre. Dans mon village – oui, j’ai aussi un village – il n’y a plus de boulangerie et la petite épicerie ne tient qu’avec le soutien de la mairie. Certes, 9 kilomètres en voiture pour joindre le premier supermarché, ce n’est pas très long. Mais il n’y a plus de médecin non plus, ni de pharmacien, ni de libraire, ni de boucher-charcutier. Et faute de couverture, l’utilisation du mobile ne m’est possible qu’à condition de monter au grenier. La vie n’est pas facile quand on a 80 ans à 160 km de Paris, même si la voûte du ciel est splendide les nuits de juin, le silence bien reposant et… les loyers dérisoires.

Il faut donc repenser le territoire dans son ensemble et trouver des solutions applicables et appliquées aux problèmes qui s’y posent, mais cela ne se fera pas en quelques semaines ni en quelques mois. La faute à qui ? Pas au seul président : les élus locaux étaient-ils alertés ? Les municipalités saisies ? Le peuple veut peser sur la vie politique, disent les gilets jaunes. Mais ils étaient peu nombreux, ceux qui assistaient aux réunions (publiques) du Conseil municipal quand j’y siégeais.

Macron doit parler simple

Choc donc, entre deux temps. Celui de la colère, de l’impatience. Et celui des réformes à mettre en place. Il faut que la collision soit bénigne et pour cela faire une pause. Il faut même essayer de surprendre. Si Macron joue du Macron, trop solennel et trop complexe, ce sera un soulèvement contre lui. Il faut qu’il parle simple, qu’il annule les taxes et les augmentations prévues  récemment, annonce une augmentation légère du SMIC (légère pour ne pas mettre à bas les PME qui elles aussi ont du mal à joindre les deux bouts), et qu’il octroie une prime immédiate à tous ceux qui touchent par exemple moins de 2000 euros par mois ; il faut qu’il annonce une réflexion sur le pouvoir d’achat et la fiscalité, la mise en chantier de mesures d’aide et de restructuration des territoires ainsi que des changements sur la représentation nationale et plus généralement les améliorations à apporter à la démocratie représentative pour qu’elle soit plus attrayante, intégrante, vivante.

A lire aussi: Réponse aux gilets jaunes: avec Macron, on tourne en rond

A ce prix-là, on obtiendra une pause et l’on pourra ensuite se mettre au travail pour réussir sans trop de casse – et pas simplement annoncer – avec les citoyens, gilets jaunes ou non, qui le voudront, la mutation de la France.

Bon gré, mal gré, gilets jaunes et Emmanuel Macron forment un couple étrange. La haine que les premiers vouent au second, intense et profonde, est à la mesure de la mutation – le président parlait même de « révolution » – qu’il souhaitait susciter chez tous les citoyens : respect du savoir, respect de l’autorité ; ouverture sur le monde, conscience planétaire.

« No future »

Engagés trop longtemps dans des filières où ils s’ennuyaient et encadrés par une administration et des enseignants qui n’osaient pas exiger plus d’eux, beaucoup de jeunes tournent le dos à l’école. Il faut poursuivre les réformes entreprises dans l’enseignement. Le rapport de chacun au savoir technique, scientifique et littéraire est à revoir dans une société que la robotique, l’informatique et les rapports multipliés au reste du monde font changer de visage.

Quant au respect de l’autorité, l’envie d’en découdre avec ce qu’on appelle avec raison les forces de l’ordre, la volonté de détruire les éléments nécessaires à la vie sociale montrent bien à quel niveau de refus on en est sur ce point. Le nombre d’agressions contre des enseignants, les faibles traitements qui leur sont accordés sont d’autres exemples du peu de respect envers l’autorité et le savoir. Les manifestations de lycéens contre la sélection (dans quel pays, grands dieux, n’y en a-t-il pas pour entrer à l’université ?) en sont un autre exemple. Tout en respectant le jeu démocratique, il faut, là aussi entreprendre – cela durera plusieurs années – une véritable mutation.

Inconscients des bienfaits de l’Europe, les gilets jaunes préfèrent la chaude impression d’appartenance à un groupe – comme les fans des clubs de foot avec qui ils partagent aussi le goût de certains d’entre eux de « casser du flic ». Allez la France ! Oui mais pour eux, l’humanité européenne est aux abonnés absents. Quant à l’environnement et la fin du monde, ils nous les laissent, au profit paraît-il, des fins de mois. Les doux et les pacifiques existent parmi eux et il faut leur reconnaître en démocratie le droit de chercher à se faire entendre des dirigeants. Un courant important des gilets jaunes a joué un indéniable rôle de « lanceur d’alerte » auprès d’un Etat qui n’avait sans doute pas pris la mesure de leur sentiment de détresse. Qu’ils en rajoutent dans les mots qu’ils utilisent, dans la présentation qu’ils font d’eux-mêmes, ne retire rien à la réalité des difficultés qu’ils connaissent, ni même le fait que certains brûlent ou laissent brûler, bloquent, perturbent ou cassent.

Lire la suite