Il écrit et enseigne en quatre langues. Fou de son métier de professeur, amoureux érudit des grandes œuvres littéraires qui ont fabriqué l’humanité, nostalgique mais jamais amer, George Steiner ébauche, sous la forme de courts essais, quelques-uns des livres qu’il n’a pas écrits.

L’idée d’un livre des livres que vous n’avez pas écrits – et que, ce faisant, vous écrivez- est assez mélancolique. Vous avez des regrets, professeur Steiner ?
Certainement. Tout d’abord, tout ce que j’ai fait aurait pu être meilleur. Et maintenant que ma vie touche nécessairement à sa fin, je sais que ces livres que j’ai toujours voulu faire mais toujours ajournés, je ne les écrirai jamais.

Vous êtes un penseur et un professeur mondialement connu. Mais pour vous, il y a les génies et les autres.
La plus grande critique, la meilleure érudition, le commentaire le plus précis et le plus souverain contiennent toujours un élément parasitaire. Dans mon petit théâtre personnel qui, je l’espère, n’est pas trop triste, je me vois comme un postino, un facteur. C’est une allusion à Pouchkine qui disait : « Merci à mes traducteurs, éditeurs, commentateurs. Vous portez mes lettres, mais c’est moi qui les ai écrites. » Effectivement, c’est un privilège immense de porter les lettres. Il faut trouver la bonne boite, le bon moment. Je crois profondément à la transmission culturelle, je suis fou du métier de professeur. Mais il ne faut jamais se raconter d’histoire. Chaque matin, je me rappelle que Monsieur Pouchkine a écrit les lettres.

Dans les Règles pour le Parc humain, Peter Sloterdijk diagnostiquait la fin de l’humanisme lettré Et s’il n’y avait plus de lettres ? Et s’il n’y avait plus personne pour les lire ?
C’est une question angoissante. J’ai eu beaucoup de chance. J’ai enseigné en Amérique, en Angleterre, en France, dans beaucoup d’autres pays, et j’ai toujours trouvé des gens qui voulaient lire les lettres. Cela pourrait être de plus en plus problématique. Comme le suggère une expression française lourde de sens, il se pourrait qu’il y ait de plus en plus de lettres mortes. Déjà, avec le hurlement sauvage et sadique de l’argent du capitalisme tardif, il est de plus en plus difficile de poster les lettres, de trouver des timbres. Je pense à l’éclipse des petites maisons d’édition, des magazines littéraires et philosophiques, au misérable état matériel de nos enseignants. Et pourtant, je suis optimiste. Je crois à la catastrophe économique et sociale, et je crois qu’elle entraînera un retour de l’humain. C’est dans les abris, sous le blitz à Londres, qu’a repris la lecture massive des classiques. Les grandes valeurs tiennent notre conscience en vie. Le kitsch ne peut pas les remplacer. Dans des temps très difficiles, nous pourrions revenir aux grandes œuvres. Jamais les salles de concert et les musées n’ont été aussi fréquentés. Ne soyons pas trop pessimistes.

Les signes contraires ne manquent pas. L’inculture est assumée, voire revendiquée, y compris dans les couches les plus élevées de la société. La télévision et la Toile saturent l’existence.
C’est très inquiétant particulièrement en France où la vie de l’esprit a toujours été très politique, très publique, très exemplaire. Cela dit, ces technologies qui miment la tradition classique pourraient aussi être de très grands outils de dissémination pédagogique. Par le on line, n’importe quelle petite école peut accéder aux plus grandes œuvres. Cela explique que j’ai vu arriver d’Inde des élèves époustouflants d’intelligence, d’enthousiasme, de puissance créatrice. J’observe chez beaucoup de jeunes un certain dégoût face à l’omnipotence du marché.

L’un de vos essais est consacré au savant anglais Needham: un homme de la Renaissance au XXe siècle, un homme-encyclopédie. Quel est le sens d’un tel savoir aujourd’hui ? Sommes-nous passés de l’âge de Needham à celui de Wikipédia ?
Je crois toujours profondément à la parole grecque classique qui nous dit que la Mémoire est la mère de toutes les Muses. Ce qu’on ne peut pas apprendre par cœur, on ne le connaîtra jamais profondément, on ne l’aimera jamais assez. Le rôle de la mémoire est immense, comme celui du silence. Mais le silence est de plus en plus cher. Cela dit, des élèves qui n’ont jamais mis les pieds dans un musée y entrent par l’écran, peuvent poser des questions à quelqu’un de hautement qualifié, s’arrêter devant un tableau. Ce que nous ne savons pas, c’est si ces enfants iront ensuite dans un vrai musée. Le cas Harry Potter est aussi de toute première importance. Le style, la grammaire sont difficiles et l’enfant du Kamtchatka ou du Tibet fait la queue toute la nuit pour la sortie d’un nouveau volume. Malheureusement, nous n’avons pas le Max Weber ou le Tocqueville qui pourrait nous dire si, après avoir lu et relu Harry Potter, cet enfant va se plonger dans l’Ile au Trésor et Gulliver. Nous n’en savons rien.

Vous avez lu Harry Potter ?
J’ai mis le nez dans le premier tome. Ce n’est pas pour moi, de même que Tolkien n’est pas pour moi. Mais grâce à son érudition, le mythe arthurien est un imago universel.

Vous en appelez à une éducation fondée sur quatre piliers : la musique, les mathématiques, les sciences de la vie et l’architecture. Ces nouvelles humanités sont-elles appelées à détrôner les anciennes ?
Il n’y a pas une seule clé. Mais de nos jours, les plus doués, les plus obsédés par l’absolu sont les mathématiciens. Ce sont les princes de l’esprit. Au quattrocento, j’aurais aimé prendre un café avec les peintres. De nos jours, c’est une immense chance de pouvoir fréquenter les grands scientifiques. Peut-être ne connaîtrons nous plus, en Occident, les miracles que nous appelons Dante ou Shakespeare ou Racine : on comprend mal la possibilité du crépuscule, mais elle existe. Aucune culture n’a un pacte d’éternité avec le destin. Mais le fait d’avancer est interne à l’entreprise scientifique. C’est parmi les scientifiques que j’ai connu des bouffées folles de confiance et d’espoir après les grandes catastrophes.

Vous observez en tout cas que les Juifs ont, eux, un pacte de survie. Mais vous pensez que la normalité étatique ne leur vaut rien. Pour vous, être juif, c’est être en exil. Pourtant, vous paraissez plus empathique à l’égard d’Israël que par le passé.
L’homme ne va pas survivre s’il n’apprend pas à être l’invité de l’Être selon la magnifique formule de Heidegger. Nous sommes jetés dans la vie, dit-il. Je peux vraiment me tromper mais peut-être que le destin de la diaspora, du juif en dehors d’Israël, c’est de pratiquer l’art difficile de vivre comme un invité parmi ses hôtes. Et le devoir de l’invité est de laisser la maison de l’hôte un peu plus belle, un peu plus riche, un peu plus humaine qu’il ne l’a trouvée. C’est cela la mission difficile, précaire, utopique du juif de la diaspora. Je ne crois pas que le miracle de 4000 ans de survie puisse se terminer avec une petite nation armée jusqu’aux dents derrière des murs et des barbelés. Mais je devrais dire cela en Israël avec mes enfants. Vivre sous la menace des attentats-suicides n’a rien à voir avec le fait d’exposer des arguments philosophiques dans le luxe d’une maison en Angleterre.

Vous avez souvent dit que seule une élite pouvait accéder à la grande culture. Elle est donc incompatible avec la démocratie ?
Je le crois, hélas. Spinoza a dit : ce qui est excellent doit être très difficile. La lecture d’une page de Descartes, de Kant ou de Bergson demande solitude, silence, concentration extrême, renoncement à soi. Tout cela n’est pas à la portée de tous. Jusqu’à maintenant, aucune formule de scolarité de masse n’a réussi à garantir la transmission des savoirs. Pour moi, qui suis un anarchiste platonicien, notre devoir est d’identifier ce qui dans un enfant peut et veut se réveiller et d’aplanir tous les obstacles financiers, sociaux qui peuvent l’en empêcher. Un grand système éducatif donne leur chance aux doués. Or nous ne savons que niveler. Oui, il y a un don et amoindrir ce don commet un blasphème – et j’emploie à dessein un vocabulaire religieux.

La France a connu des périodes où la culture était une religion. Que vous inspire le triomphe du show business dans l’espace public ?
Je dois au lycée français tout ce que je suis devenu. Je me souviens d’une rentrée des classes à Janson de Sailly. Le professeur est entré dans la classe et il nous a dit : « Messieurs, c’est vous ou moi. » Voilà toute ma pédagogie : c’est effectivement vous ou moi. Cela suppose certaines disciplines sociales immensément éloignées de l’atmosphère actuelle. Les deux produits qui engendrent la plus grande circulation d’argent du monde sont la pornographie et la drogue. Des centaines de milliards par jour. Merci ! Si c’est ça l’ultime garantie de liberté démocratique, c’est très cher payé.

« Les spectacles et la rhétorique politiques, écrivez-vous, s’apparentent à un camp de nudistes. » L’art de la solitude, le droit à l’intime, ont-ils une vague chance de survie ?
Tout ne peut pas être dit, tout ne doit pas être dit. Le voyeurisme total qui est l’engin même des médias est très grave. En Angleterre, quelqu’un qui a une vie familiale à protéger ne peut plus entrer en politique. Les paparazzis, au sens le plus large, rendent presque impossible la vie privée. Et une démocratie sans vie privée est aussi une contradiction. Ces jours-ci, les « unes » des magazines à Paris, animés par une seule obsession, sont une insulte au lecteur.

Oui, mais le lecteur apprécie…
Un enfant apprécie les truffes au chocolat. Et on ne le lui permet pas d’en manger toute la journée.

Propos recueillis par Elisabeth Lévy

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