Paru initialement en 2000, le livre du photographe indépendant Yan Morvan Gang (éditions Marval) a fait l’objet d’une réédition par La Manufacture de livres. Dans cette nouvelle mouture, il est accompagné de textes signés Kizo, ancien membre d’un gang de Grigny qui est aussi à l’origine du documentaire Gangs story. L’ouvrage contient des photographies d’une grande qualité, d’anonymes aussi bien que d’anciens chefs de bandes dont la plupart ont décroché tandis que certains passaient à la postérité.
Le livre retrace l’histoire des bandes qui ont émergé après-guerre en France, des blousons noirs des années 50 aux Zoulous des années 90 en passant par les Bikers, les Hell’s Angels, les Rockers, les Skinheads et leurs ennemis jurés les « Chasseurs de skins » (autrement appelés « Redskins »), très marqués à gauche. Au fil des pages, on découvre un monde baroque de paumés originaires de banlieue aux destins pathétiques, fils de prolos blancs ou d’immigrés mais tous issus d’une forme de lumpen-prolétariat, souvent violents et asociaux mais ressentant le besoin de se regrouper.
Adaptant un modèle anglo-saxon à la sauce française, ces bandes juvéniles se réclament parfois d’un mouvement américain sans pour autant avoir reçu l’aval de la maison-mère. C’est notamment le cas des Black Panthers, version française non officielle du mouvement d’émancipation noire aux États-Unis. Parmi ces jeunes, beaucoup flirtent volontiers avec l’extrémisme politique, plus par provocation que par réelle conviction, faute de culture politique solide. Entretenant le culte de la violence, ces jeunes désœuvrés sombraient souvent, par désespérance sociale, dans le racisme comme en témoignent ces photos de Hell’s Angels ou de « rebelles » faisant le salut hitlérien, portant des croix de fer en pendentifs et tapissant les murs de leurs chambres de drapeaux du IIIe Reich.
De l’autre côté du pavé, on constate que les bandes de chasseurs de skins comme les Ducky Boys, les Ruddy Fox, les Red Warriors ou les Asnays, écumant les rues de Paris dans les années 80 à la recherche d’un hypothétique affrontement avec leurs adversaires skinheads nationalistes, recyclaient les symboles communistes, voire staliniens, dans le seul but de se démarquer de leurs adversaires en se plaçant à l’autre extrémité du spectre politique. Ces derniers s’étaient constitués en réaction à l’émergence des skins nationalistes, lesquels représentaient déjà une hérésie du point de vue des skinheads d’origine, fans de ska et de reggae, admirateurs des « rude boys » jamaïcains et descendants des mods anglais.
Les textes de Kizo, qui a connu la période, illustrent bien cette opposition entre des gangs composés exclusivement de Blancs adeptes de rock’n’roll versant dans une forme de xénophobie des plus primaires, comme les Rockers, les Rebelles (fans de rockabilly reconnaissables par le drapeau sudiste cousu sur leurs vestes en jean) puis les Skinheads, et des gangs anti-racistes (« Redskins » alliés aux « Zoulous ») composés à la fois de Blancs et de minorités ethniques, plutôt adeptes de hip-hop mais aussi violents que leurs adversaires.
Ces bandes se disputent alors certains quartiers de Paris, comme Châtelet-Les Halles ou République, se défiant la plupart du temps plus qu’elles ne s’affrontent réellement. À la fois désolant et fascinant, cet univers a également pour particularité d’être essentiellement masculin, les femmes apparaissant en arrière-plan et servant uniquement de faire-valoir pour démontrer la virilité supposée des membres de ces bandes.
Cependant, depuis quelques années, l’émergence de bandes de filles fait figure d’exception. Pour les besoins de cet ouvrage, l’auteur Yan Morvan s’est immergé dans ce petit monde borderline, au point de s’attirer quelques ennuis. Ses tribulations interlopes lui ont notamment valu d’être pris en otage et torturé pendant trois semaines en 1995 par le tueur en série Guy Georges (« le tueur de l’Est parisien ») qu’il avait photographié à maintes reprises alors que ce dernier était encore en liberté et traînait dans un squat de la rue Saint-Sauveur à Paris. Ce dernier apparaît d’ailleurs, masqué ou à visage découvert, dans plusieurs photos du livre.
Pour l’anecdote, Yan Morvan fut notamment sommé par son ravisseur de trouver des kalachnikovs, qu’il loua à la SFP (Société Française de Production) sous peine de représailles, pour vendre un reportage à la presse anglaise. Cette mésaventure poussera l’auteur à cesser pendant quelques années son travail d’investigation sur les gangs.
Le documentaire réalisé par Kizo est un excellent complément au livre de Yan Morvan. Outre le fait qu’il donne la parole à des témoins essentiels de cette époque comme Serge Ayoub (ancien skinhead nationaliste et chef des JNR), Julien Terzic (ex-leader des Red Warriors) ou MC Jean Gab’1 (ex-Requins Vicieux), l’un des mérites du documentaire Gangs Story, au demeurant fort intéressant, est de montrer la transition qui s’opéra à la fin des années 80 d’un affrontement parisien entre bandes ennemies sur fond d’antiracisme à une lutte fratricide entre bandes de cités. Les bandes de skinheads ayant peu à peu disparu de la surface de Paris par l’action des « Chasseurs de skins », celles venant de la banlieue avaient perdu la cause pour lesquelles elles combattaient mais pas la violence qui les animait.
Elles en étaient donc désormais réduites à se battre entre elles, pour défendre un territoire et souvent dans le seul but de « passer le temps » (selon l’aveu même d’un ancien chef de gang), au point que les anciens accusent aujourd’hui leurs successeurs de n’avoir pas su poursuivre l’objectif qu’ils s’étaient fixé eux-mêmes, à savoir combattre le racisme dont ils étaient victimes.
Dès lors, coïncidant (hasard ou pas ?) avec la sortie en 1988 du film emblématique Colors de Dennis Hopper, les Zoulous, mouvement pacifique lancé initialement aux Etats-Unis par le rappeur Afrika Bambaataa, ou les Black Dragons (bande de chasseurs de skins violente mais attachée à un code d’honneur), allaient laisser leur place à de nouveaux gangs pratiquant la violence gratuite et s’adonnant à l’économie parallèle, comme les BTG (Black Trop Gangsta) ou les BSP (Black Sans Pitié) de Grigny, ce qui allait engendrer la situation explosive que l’on connaît aujourd’hui.

Gangs Story. Photographies de Yan Morvan, récit de Kizo. La manufacture de livres, 2012. 49€

Gangs Story. Un film de Kizo et Jean Michel Verner. Coproduction Alchimic / INA avec la participation de Planète. 2012 Partie 1 ici et Partie 2 ici

*Photo : sancocho.com webzine.

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Mathieu Bollon
est né en 1975. Documentaliste dans le secteur de est né en 1975. Documentaliste dans le secteur de l'audiovisuel, ses centres d'intérêt vont de la littérature aux religions, en passant par la politique. Il  s'apprête à publier une biographie spécialisée dans le rock pour les éditions Camion Blanc.
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