Le sommet du G7 se réunit cette année à Biarritz à quelques jours d’un anniversaire marquant : la sortie unilatérale par les Etats-Unis du système de l’étalon-or le 15 août 1971. Cet événement nous rappelle la logique profonde du système « G »: gérer une économie mondialisée en l’absence de gouvernement mondial.


Le dimanche 15 août 1971, le président des États-Unis Richard Nixon annonçait une série de mesures économiques dont la plus importante était l’annulation unilatérale de la convertibilité internationale directe du dollar américain en or. Autrement dit, les Etats-Unis mirent alors fin unilatéralement au système de Bretton Woods : or, pendant vingt-cinq ans, ces accords avaient fixé les règles encadrant le système financier mondial afin d’encourager le développement du monde libre. Ce système contenait en son cœur le dollar américain adossé à l’or dont Washington détenait les plus grosses réserves à la sortie de la Seconde guerre mondiale.

Le tournant Nixon

Du jour au lendemain, le « guichet à or » qui permettait aux gouvernements d’échanger leurs dollars contre le métal jaune fut fermé. Cette mesure s’accompagnait d’une surtaxe de 10% à l’importation afin de s’assurer que les produits américains ne soient pas pénalisés par les fluctuations des taux de change. Nixon avait certes déclaré son intention de reprendre la logique des accords de Bretton Woods après leur renégociation. On attend toujours…

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Trois ans plus tard, la guerre du Kippour et l’augmentation des prix du pétrole aggravèrent encore les difficultés des économies occidentales: l’inflation et le chômage. C’était la fin des Trente glorieuses. Et ce n’est pas un hasard si deux ministres des finances européens devenus chefs de l’exécutif – Giscard et Schmidt – s’entendirent alors pour lancer un forum pour « discuter des affaires du monde […] en toute franchise et sans protocole, dans une ambiance décontractée ». L’ONU, le FMI, l’OMC et autre OTAN apprécieront…

Et Giscard créa le G7

Soutenu par Helmut Schmidt, Valéry Giscard d’Estaing organisa la première réunion des cinq Grands (G) pays les plus industrialisés (les États-Unis, la France, le Japon, l’Allemagne de l’Ouest et le Royaume-Uni) à Rambouillet en novembre 1975.  Depuis, les « G5 », devenus « G6 » avec l’entrée de l’Italie,  « G7 » avec celle du Canada puis, pour quelques années « G8 » avec la Russie et bien sûr l’Union européenne (qui y participe depuis 1977 sans qu’on ne la compte…), se réunissent tous les ans. Ce rituel ne s’est toutefois pas institutionnalisé au sein d’une organisation dotée d’un siège ou d’un mécanisme permanent (quoique le G7 des ministres des Finances, véritable cœur du réacteur, s’appuie sur les administrations respectives de ces sept puissants ministères). Les sept chefs d’État discutent directement entre eux des questions essentiellement économiques et financières liées à la gestion d’une économie mondialisée dépourvue de gouvernance politique adéquate. Là aussi, l’ONU appréciera…

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Plus tard, l’agenda de ces sommets s’est élargi à des questions telles que la sécurité, le terrorisme et l’environnement. Dans tous les cas, le sujet sous-jacent reste la stabilisation du marché mondialisé et la gestion des conflits qu’il ne manque pas de provoquer. Et le G20 dans cette affaire ? La réponse courte est : G7 ! Si le G20 était autre chose qu’une « petite finale », le G7 n’existerait tout simplement plus… Retournons donc aux choses sérieuses : la gestion de l’économie mondialisée.

Pas de Chinois à Biarritz

On peut donc aujourd’hui raisonnablement se demander comment accomplir cette mission en l’absence de la deuxième puissance mondiale qu’est devenue la Chine ainsi que la Russie. Cette dernière n’est pas une puissance économique, commerciale et monétaire du même niveau que les « G », mais a un atout maître : son président.

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Certes, on peut avancer que la force de ce forum est sa cohérence: il s’agit plus ou moins des pays leaders du bloc de l’Ouest et l’OTAN, tous des démocraties libérales. Mais c’est aussi sa faiblesse, justement soulignée par la double absence de la Russie et de la Chine, dont le bras de fer économique avec les Etats-Unis révèle la redistribution des cartes sur l’échiquier mondial. Ceci étant, si le passage de Bretton Woods (accords parrainés par Keynes) au système « G » illustre l’hégémonie des idées néolibérales, les Chinois pourraient s’y sentir à l’aise. Hayek, dans un entretien accordé en 1981 au journal chilien El Mercurio disait que si « à long terme, [il était] totalement contre les dictatures » en même temps « une dictature peut être un système nécessaire pendant une période de transition. Il est parfois nécessaire pour un pays d’avoir, pendant un certain temps, une forme ou une autre de pouvoir dictatorial. Comme vous le comprendrez, il est possible pour un dictateur de gouverner de façon libérale. Et il est également possible pour une démocratie de gouverner en l’absence totale de libéralisme. Personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique dépourvu de libéralisme. Mon impression personnelle – et c’est valable pour l’Amérique du Sud – est qu’au Chili, par exemple, nous assisterons à une transition d’un gouvernement dictatorial à un gouvernement libéral. Et pendant cette transition, il peut être nécessaire de maintenir certains pouvoirs dictatoriaux, non pas comme quelque chose de permanent, mais comme un arrangement temporaire. » Ce n’est pas Le Quotidien du peuple qui refuserait de réimprimer aujourd’hui ce texte…

Poutine, autre grand absent

Certes, l’économie chinoise reste étatiste mais le maniement des outils de planification économique centralisée reste probablement la meilleure façon de se préparer à la lecture de Hayek. Les vétérans des « plans » successifs  sont en effet bien placés pour savoir à quel point il est difficile de gérer une économie sans connaître les prix (donc le rapport offre/demande partout et en permanence). Les commandes ne répondent pas voire pire : elles génèrent des résultats contraires à la volonté des planificateurs. Ceci explique sans doute les louvoiements respectifs de Trump et Xi dans la guerre commerciale qu’ils se livrent à distance.

Quant à la Russie, malgré son poids économique médiocre et ses sombres perspectives démographiques, il serait erroné et dangereux de la marginaliser et de la conforter ainsi dans son hostilité anti-occidentale. Si le monde doit être géré par un poignée de leaders, sans Poutine cela n’a pas de sens.

L’une des grandes questions mondiales d’aujourd’hui est la gestion de l’évolution des rapports de forces entre Etats et zones géographiques (un transfert du bassin atlantique vers l’Asie du Sud-Est), changement majeur dont la Chine mais aussi la Russie sont des acteurs incontournables. La redistribution des places et l’adaptation aux rapports réels des forces peuvent être menées par un conflit entre blocs selon le modèle de la guerre froide ou bien par un conflit à l’intérieur du club. Le système « G » pourrait donc contenir la lutte entre les Etats-Unis et la Chine ou devenir l’un des deux camps de la guerre économique mondiale. Voilà ce qui est à l’ordre du jour de Biarritz.

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