Pierre Manent, professeur agrégé de philosophie et directeur d’études honoraire à l’EHESS, explique à notre ré(d)ac’ chef Elisabeth Lévy son point de vue sur l’Europe et plus précisément sur la perte progressive des racines chrétiennes, un marqueur pourtant essentiel de son identité…


L’Europe se présente volontiers comme l’avant-garde de l’unification de l’humanité. Résultat, les racines chrétiennes de l’Europe sont « en voie de disparition ». Que s’est-il passé?

Pierre Manent et Elisabeth Lévy s’interrogent et concluent que l’universalisme arrogant du vieux continent pourrait se retourner contre lui.

Causeur vous propose de lire un court extrait de cet échange tiré de l’émission l’Esprit de l’escalier diffusé sur la web télé REACnROLL. Abonnez-vous sur le site de REACnROLL et retrouvez plus de 40 minutes d’échanges avec le philosophe Pierre Manent.

Verbatim

Pierre Manent. Il y a une ambivalence complète entre le mot « Europe » et ce qui se passe au nom de l’Europe. Ce que l’on fait « au nom de l’Europe ».

Élisabeth Lévy. …entre le mot « Europe » et l’Union Européenne, la « construction européenne », donc.

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Pierre Manent. Lorsque les institutions européennes essaient de négocier des tarifs communs pour le commerce international, on peut dire qu’elles tiennent compte du fait qu’il y a un ensemble européen. Mais dans l’ensemble, quant aux principes généraux: non! L’orgueil européen ou la conscience de soi européenne dépend pour ainsi dire du rejet de l’histoire européenne et de la civilisation européenne ! (…) On veut rien avoir affaire avec les racines chrétiennes et l’on tient absolument à être parfaitement accueillant avec l’islam. Dans les discussions sur la Turquie, qui sont maintenant devenues superflues puisque plus personne ne compte sur une adhésion…

Elisabeth Lévy (le coupant). Oh, ils y reviendront peut-être, avec le reflux de l’AKP en Turquie…

 

Pierre Manent. [Dans ces discussions passées, quoi qu’il en soit], il était très clair que non seulement le caractère massivement islamique (même avant Erdogan) n’était pas un obstacle mais était en quelque sorte un motif, une raison de faire venir la Turquie. Cela aurait été enfin la preuve définitive que l’Europe s’était détachée, s’était libérée de sa dépendance chrétienne. 

Elisabeth Lévy. (soucieuse de nuancer un peu le propos)  Alors, ce n’est pas QUE de sa dépendance chrétienne, selon moi, et vous ne m’avez pas répondu là-dessus… Il me semble que malgré tout, l’ombre portée du nazisme et de l’impératif du « plus jamais ça » a fait que l’Europe est en quelque sorte née en essayant de renier ce qu’elle était. (…) Est-ce que la question des racines chrétiennes ne vient pas malgré tout APRES cette question du « plus jamais ça » et de l’ombre portée du nazisme? Que nous ayons peur de nous-mêmes, il y avait peut-être une raison…

Pierre Manent. On a toujours des raisons d’avoir peur de l’Homme, en général. Mais votre argument du nazisme serait entièrement valide si l’on soutenait que le nazisme et Auschwitz résument, rassemblent et réunissent l’histoire européenne… Si l’on pense au fond que toute l’histoire européenne est d’une façon orientée, aimantée vers la solution finale.

Elisabeth Lévy. C’est ce que semblait dire Jean-Claude Milner dans un livre resté célèbre, quoi que très contestable, Les Penchants criminels de l’Europe démocratique.

Pierre Manent. Mais si l’on pense cela – je ne pense pas que ce soit raisonnable, mais posons-le deux minutes –  si l’on pense cela, quelles conséquences en tirer ? Dans ce cas, il n’y a plus de raison de faire quoi que ce soit au nom de l’Europe. Nous n’avons plus qu’à nous laisser bousculer, gouverner, dominer par tous ceux qui nous entourent puisque nous n’avons plus le droit d’agir de quelque façon que ce soit.

Elisabeth Lévy. Vous avez raison, mais du coup la seule identité de l’Europe devient en quelque sorte l’accueil ! C’est un peu ce que nous disent des gens assez différents. Regardez, même Régis Debray. Bien qu’il soit quand même un homme de la frontière, il dit que l’identité de l’Europe, c’est d’absorber pour rayonner, en quelque sorte. C’est intégrer pour rayonner, c’est absorber de l’autre, de l’étranger et de la diversité pour rayonner.

Pierre Manent. Je suis sûr que Régis Debray est très attentif à ces sujets-là. Mais pour absorber, encore faut-il [en] avoir la force. D’abord, il faut avoir la capacité et la légitimité de juger qui, quand, comment on reçoit et comment on absorbe… Et il faut aussi avoir la capacité d’absorber sur une durée raisonnable. Donc tout cela suppose que l’Europe soit constituée d’autre chose que d’un simple équipement « d’urgence ». Parce qu’avec la logique de cette position, nous oscillons entre le hall d’aéroport pour la classe aisée (l’hyper classe), et pour le reste, c’est le camp de réfugiés. Est-ce que l’Europe peut-être construite d’un côté comme un bâtiment d’aéroport luxueux entouré [d’un autre côté] de camps de réfugiés? On n’échappe[ra] pas à cette question de la chose commune européenne.

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