Joël est inquiet. En ce soir de juin, il se demande si les 350 litres du réservoir de son tracteur n’auront pas été siphonnés durant la nuit. C’est la troisième fois que son exploitation est visitée en deux mois. Mais ce qui le préoccupe davantage, c’est sa production. La semaine dernière, dans le canton voisin, un exploitant a vu sa récolte de pêches intégralement dévalisée en une nuit. Les voleurs avaient tout prévu, les camions, les caisses, la main d’œuvre. Agriculteurs et gendarmerie sont démunis : comment surveiller des centaines d’hectares ? Ce week-end, une réunion est prévue à la coopérative pour étudier le financement d’équipements de sécurité.

Comme tous les mercredis, Ingrid se rend sur l’aire de repos de la D1, un peu à l’écart de Château-Thierry. Elle y achète ses fruits et légumes moins chers de 15% qu’aux supermarchés du coin. « Prix producteurs », est-il indiqué sur la pancarte. Elle s’étonne parfois que des pêches soient produites dans l’Aisne, mais comme celles-ci sont vraiment bon marché, et plutôt bonnes, elle les achète quand même.

Eddy est content, il vient d’acheter son canapé sur le « Bon Coin ». Il a réalisé une excellente affaire en le payant près de 70% moins cher qu’en magasin. Ce n’est pas du neuf évidemment, mais la qualité reste acceptable. Au chômage depuis un peu plus d’un an, Eddy aime encore consommer. Il a décidé d’arrondir ses allocations en se lançant dans le e-commerce. Il a ouvert une boutique sur e-bay sur laquelle il vend des objets, achetés sur Internet ou récupérés dans la rue. Il les retape à peu de frais puis les vend à un prix raisonnable. Aussi trouve-t-il souvent des acheteurs. Pas mal de transactions se font en espèces si bien qu’Eddy arrive largement à joindre les deux bouts, d’autant qu’il utilise ses produits en attendant de les revendre. Comme son affaire tourne assez bien, il envisage de continuer ainsi une fois qu’il touchera le RSA.

Garance peut souffler, elle vient de boucler son article « Système D, nous aussi on veut des bons plans ! » pour le numéro du mois de septembre de 30 ans. Après une rapide enquête sur le web, elle a trouvé plusieurs sites alternatifs à l’économie « classique » qui raviront ses lectrices, puisqu’elles sont de plus en plus nombreuses, d’après les enquêtes sur son lectorat, à vouloir donner du sens à leur acte d’achat. En vrac : sites de récup’, bourses d’échanges de services, moteurs de recherche pour trouver les boutiques de destock’ des marques de luxe, voyages à prix cassés, échanges d’appart’, collectifs de partage de « hot spots Internet », coopératives parentales pour gardes d’enfants assurées par les mamans, elle a même trouvé à Nantes une fille qui brade les invendus des supermarchés pour lutter contre le consumérisme et le gaspillage. Elle n’a pas trop creusé la question des normes sanitaires de l’assoc’, mais bon, maintenant, elle peut enfin partir en vacances.

Frédéric se frotte les mains. Il vient de réaliser avec ImmoBiens une superbe affaire en revendant à l’entreprise des bureaux qu’il possède à Montrouge. L’affaire a été facilitée dès lors qu’il a annoncé sa candidature à la mairie. Sur son terrain, ImmoBiens va construire le nouveau « Centre des Rapports et de l’Aide à la Prospective Stratégique (CRAPS) » annoncé il y a un an par François Hollande qui souhaite réunir sous un même toit toutes les commissions au service de l’Etat. Il sera organisé autour d’une vaste bibliothèque où seront compilés tous les rapports réalisés sous la Ve République. Le Président a affirmé que le regroupement des spécialistes permettrait de mettre en commun les idées et de proposer des synthèses plus innovantes. Frédéric a reçu d’ImmoBiens 75 000 euros en cash. De quoi préparer sa campagne et, pour ImmoBiens, une manière simple de conclure la vente et de réduire ses frais de transaction.

France 2015

Depuis que la fiscalité environnementale a fait grimper le prix du gasoil de 30% (en deux fois) au prétexte de favoriser la transition énergétique promise par le gouvernement, Joël ne cesse de lutter contre les pilleurs. Tout y passe : tracteurs, camions, citernes, même les réservoirs de ses pompes d’irrigation sont fracturés pour voler le diesel. L’exaspération est à son comble dans les campagnes. On évite de le crier sur les toits mais des milices agricoles se créent un peu partout pour protéger les exploitations. La gendarmerie, impuissante à identifier les voleurs et souvent occupée à d’autres affaires, ne regarde pas de trop près. Pour l’instant, on a surtout entendu des coups de fusils tirés en l’air. Tant qu’il n’y a pas mort d’homme…

De toute façon, les forces de sécurité nationales sont davantage préoccupées à résoudre les violences urbaines. Depuis deux ans déjà, la pègre marseillaise s’étripe à coups de règlements de compte. Pendant longtemps l’opinion publique ne s’est pas trop alarmée de ces meurtres à répétition. Après tout, c’était toujours autant de voyous en moins. Hier soir cependant, une fusillade dans les quartiers nord de la ville a impliqué pas moins de 50 délinquants. La police a relevé 3500 impacts de balles sur le parking du centre commercial où la fusillade s’est produite. Mais tout a changé. Parmi les victimes, on a relevé les cadavres de neufs passants dont ceux de trois enfants – sans compter les blessés. Le ministre de l’Intérieur s’est rendu aussitôt sur place pour annoncer une batterie de mesures : tolérance zéro, effectifs de police judiciaire en hausse et renfort de trois compagnies de CRS. Dans le contexte actuel de prostration, personne dans la presse n’a jugé bon de rappeler que ces mesures étaient presque identiques à celles de 2013. Pour satisfaire une opinion alarmée, le ministre a aussi annoncé la signature d’une « convention sécurité » avec le collectif « Paix civique », qui revendique depuis deux ans l’officialisation de ses « milices citoyennes ».

À Matignon, le Premier ministre reçoit le ministre des Finances et le ministre de l’Emploi et des Solidarités. Les chiffres de la croissance ne sont toujours pas réjouissants et paraissent de plus en plus ingérables. Le déficit extérieur continue son repli depuis deux ans en raison de la baisse des importations de biens de consommation. En 2013, on s’en réjouissait. Mais à présent que la consommation intérieure diminue également, on s’inquiète des rentrées de TVA. La hausse de 0,5 points l’année dernière ne va pas compenser les pertes à venir de 2015 et il va sans doute falloir relever le taux une nouvelle fois. Un conseiller souligne qu’une bonne partie des pertes est liée à l’économie souterraine et qu’il faudrait envisager de taxer toutes les activités de « Système D ». Mais depuis que le Président a annoncé aux Français le 14 juillet dernier que l’économie de l’avenir était celle de la récup’, plus écologique, plus responsable, plus nationale aussi, difficile de mettre une trop forte pression fiscale sur ce marché qui semble profiter aux plus modestes. En attendant, les chiffres du chômage sont en hausse. Aux Finances et à l’Emploi, on sait bien que cette « économie de la débrouille » fonctionne en parallèle des allocations, mais depuis qu’elle a été officialisée, comment supprimer les aides publiques ?

En attendant, pour la quatrième année consécutive, le barème de l’IR restera désindexé. C’est un coup dur pour les 40% de Français qui continuent de le payer mais comme les dépenses publiques, en particulier sociales, ont été sanctuarisées pour protéger les plus modestes, cette décision est rendue nécessaire.  Pour combler les déficits, on envisage aussi de relever de 0,1 point l’intégralité de tous les impôts existants, y compris les contributions sociales. Un pis-aller dont on sait déjà qu’il sera insuffisant. A la gauche de la gauche, on continue de clamer qu’il faut taxer d’abord les revenus du capital et les entreprises, mais c’est pour la bonne bouche. On sait que la partie est bientôt gagnée puisque le nombre de salariés « déclarés » est en baisse constante. Comment imposer des travailleurs invisibles ? L’ancien monde est en train de craquer.

France 2025

Depuis plusieurs années maintenant, la société française s’est durcie. Pour vivoter, on a de plus en plus recours aux bons plans, à la solidarité communautaire, aux petits larcins que la police et la gendarmerie, pas plus que la justice, ne peuvent traiter, car il faut d’abord poursuivre les filières organisées du marché noir qui ont proliféré.

Le fils de Joël, qui a repris l’exploitation de son père, s’est équipé de drones et de robots-chiens pour empêcher les intrusions et les vols. Pour cela, il a passé un examen et a obtenu sa licence « d’exploitant labellisé auto-défense », un statut inventé par la droite forte sous la présidence de NKM après un intense lobbying. Désormais, s’il peut faire la preuve qu’un vol se déroulait sur son exploitation, il a permis de tuer et dispose de l’impunité pénale. Il est en quelque sorte devenu un auxiliaire de police.

Ingrid continue d’acheter sa nourriture au producteur. Aujourd’hui, grâce à une application cryptée par un collectif de cyber-activistes qui défendent le droit à la nourriture gratuite, elle géolocalise les lieux de distribution de produits volés signalés à la dernière minute pour déjouer les autorités. Il faut certes encore payer les coûts de l’organisation mais les prix sont tellement dérisoires que la nourriture est vraiment presque donnée. Garance suit attentivement l’évolution de cette organisation. Après son premier article de 2013, les courriers de lectrices ont tellement fait part de leur satisfaction qu’elle a obtenu la rédaction d’un papier mensuel et est rapidement devenue la spécialiste de « l’économie D », comme elle l’appelle, en référence à sa chronique « D’Eco-D ». Dès qu’elle le peut, elle fait la promotion des structures qui permettent de contourner l’économie de marché capitaliste « dont les valeurs ont implosé lors de la crise de 2008. Les gens ont alors aspiré à une nouvelle quête de sens », se plaît-elle à rappeler souvent.

Frédéric se frotte les mains. Sa carrière ministérielle s’arrête cette année, mais il a bien su négocier sa reconversion. En gardant de bonnes relations avec ImmoBiens lorsqu’il était ministre du Logement et des Solidarités locales sous le second gouvernement de la présidence NKM, il part dans deux mois diriger le pôle « prospective et marchés » du groupe en Afrique. Certes, il lui faut s’expatrier, mais vu la situation actuelle en France, il ne lui déplaît pas de prendre un peu l’air. De toute façon, il ne doute pas qu’il saura rendre son nouveau poste suffisamment rémunérateur, malgré un salaire officiellement assez bas.

Sylvain regarde ses valises posées dans l’entrée et attend que sa femme ait fini d’habiller les enfants. Ce soir, il sera à Londres, et pour longtemps. Il patiente en feuilletant avec nostalgie le rapport « France 2025 » remis à François Hollande à l’été 2013 qu’il a retrouvé dans un carton resté ouvert. « Que c’était bon de faire semblant d’y croire », soupire-t-il.

Marine Le Pen est depuis deux semaines la nouvelle Présidente de la République. Sylvain n’a pas attendu le deuxième tour pour préparer son départ. Ses anciennes relations politiques lui avaient laissé entendre très tôt que la partie était pliée. Il faut dire que cinq ans de présidence NKM après cinq ans de hollandisme avaient bien préparé le terrain. Oscillant entre étatisme, solidarisme, écologisme, « libéralisme dirigé » (le concept de la campagne de NKM), la droite n’avait su, une fois de plus, ni défaire les mesures désastreuses prises par la gauche à l’époque de Hollande, ni définir une ligne politique claire avant les élections de 2017. On avait donc navigué à vue tout le long du quinquennat en essayant de réaliser la quadrature du cercle : à savoir baisser la fiscalité sur le travail et les entreprises sans réduire les dépenses de l’Etat, puisque le pouvoir n’avait cessé de promettre d’intervenir à chaque nouvelle actualité. Les dépenses avaient donc continué de croître au niveau de l’inflation, un « succès historique » selon les mots de la Présidente lors de la campagne pour sa réélection (mais ses chiffres ne prenaient pas en compte le service de la dette).

En regardant son appartement, Sylvain a quand même le cœur gros. Il l’aimait bien et lui avait coûté très cher au début mine de rien. Il part sans le vendre et sait qu’après son départ, il sera immédiatement squatté. Certes, depuis dix ans, comme tout le monde, il ne rembourse plus le prêt à sa banque. Quand Cécile Duflot prit la décision en 2014 d’empêcher toutes les exclusions au nom du droit opposable au logement, les locataires arrêtèrent de payer. Alors les propriétaires en firent autant, au nom de l’égalité de traitement. D’abord ceux qui louaient, puisqu’ils ne pouvaient plus compter sur les loyers ni expulser les mauvais payeurs, et puis ensuite tous les autres. Aujourd’hui, chaque Français reste accroché à son logement car il n’y a plus de marché. L’absence de mobilité salariale a fini de ruiner un peu plus la reprise de la croissance, mais comme c’est un phénomène difficilement traduisible par des chiffres, tout le monde a préféré profiter de l’aubaine immédiate de posséder un logement gratuit. Bien sûr, au nom de la défense du pouvoir d’achat, la droite n’a pas été capable ensuite de renverser la situation.

Ancien haut fonctionnaire de Bercy sous la présidence de Hollande, Sylvain avait bien vu, avec ses collègues, que l’Etat perdait pied dès 2015. Il avait alors commencé à mettre de côté tout ce qu’il pouvait de son salaire qui était alors confortable. Il n’avait rien placé bien sûr puisque le capital avait été la cible privilégiée du fisc et qu’il avait lui-même un temps été chargé de « l’innovation fiscale ». Lorsque le gouvernement avait annoncé le gel des salaires des fonctionnaires, il était devenu conseiller d’un parlementaire européen. Il avait commencé à acheter des livres sterlings et les avait déposées sur un compte ouvert au Luxembourg qu’il approvisionnait régulièrement lorsqu’il se rendait en Belgique. Lorsque la France avait dû quitter l’euro en 2023, et sortir de l’UE, il avait perdu son emploi à Bruxelles.  Depuis deux ans, il était retourné à Bercy mais le cœur n’y était plus d’autant que le statut des fonctionnaires avait été modifié en « contrat d’avenir pérenne », garantissant l’emploi mais pas le niveau des salaires. Heureusement, la livre était restée au plus haut. Maintenant que la plupart des Français se retrouvaient avec des francs dépréciés, lui pouvait partir et continuer sa vie ailleurs. En Angleterre, il ne serait certes pas riche, mais au moins là-bas, il pourrait vivre à l’aise avec son pécule de départ et retrouver un travail, un vrai.

*Photo : noodlepie.

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