Pour sa rentrée sur REACnROLL, Alain Finkielkraut revient entre autres sujets sur son plaidoyer pour une «écologie poétique» publié dans le Figaro, sur la responsabilité de Bolsonaro dans les incendies qui détruisent l’Amazonie, sur le drame des migrants en Méditerranée et sur le Grenelle des violences conjugales. À la fin d’un enregistrement passionnant de 50 minutes, Elisabeth Lévy lui a demandé ce qu’il pensait de la haine fratricide chez les Moix et du passé de l’écrivain. Causeur reproduit leur échange pour ses lecteurs pas encore abonnés à la webtélé.


 

Verbatim

Elisabeth Lévy. Deux petites questions au sujet des deux affaires Moix pour terminer. Le déballage familial autour de son livre Orléans et l’affrontement qu’il y a eu avec son frère pour savoir qui était la vraie victime de sévices. Sévices que le père nie d’ailleurs avoir exercés. Et ensuite, l’exhumation par l’Express de ses écrits et BD de jeunesse. Et de ses amitiés qui ont duré peut-être un peu plus longtemps. Est-ce qu’un écrivain peut tout se permettre concernant la vie privée, concernant l’intimité et concernant la réalité ?

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Alain Finkielkraut. En tout cas, la preuve est faite une nouvelle fois que la France n’est plus une patrie littéraire, pour reprendre la très belle expression de Mona Ozouf. Quand un écrivain fait la couverture d’un quotidien, en l’occurrence Libération, ce n’est pas pour la qualité de son œuvre. C’est pour les turpitudes qu’il a subies ou commises. J’ai appris que dans Orléans, Yann Moix racontait en effet des sévices que lui infligeait son père et passait sous silence visiblement sa propre violence à l’égard de son frère. Mais, devant ce que vous avez très justement appelé ce « déballage », je voudrais invoquer ce que Soljenitsyne a appelé le droit de ne pas savoir !

Elisabeth Lévy. (amusée et intriguée, dans un petit rire) D’accord.

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Alain Finkielkraut. Cela ne me regarde pas ! Ne m’infligez pas tout ça, ce n’est pas mon problème.

Elisabeth Lévy. Notez que je ne veux pas vous faire prendre partie dans la querelle. Je n’ai pas lu ce livre. Ce qui m’intéresse, supposons que ce soit un chef-d’oeuvre, est-ce que cela donnerait à Yann Moix tous les droits ? Finalement, toute l’indécence qu’il y a dans ce déballage, pourrait-on l’accepter si c’est pour que Yann Moix écrive À la recherche du temps perdu ?

Alain Finkielkraut. (amusé à son tour) Il est clair que ce n’est pas un chef-d’œuvre. Quand même ! La littérature a, malgré tout, partie liée d’abord avec l’imagination, et ensuite avec une certaine courtoisie. Vous parlez de la Recherche. Bon: Charles Haas a peut-être inspiré Swann, mais Swann, c’est Swann. Monsieur de Charlus, c’est Monsieur de Charlus! Le narrateur n’est même pas Proust lui-même.

Elisabeth Lévy. Bien sûr, mais peut-être qu’Anatole France n’aurait pas été très content d’être portraituré en Bergotte.

Alain Finkielkraut. Ce n’est pas Bergotte ! Je lisais encore tout récemment Sodome et Gomorrhe et la Prisonnière… Vous y avez une description inimaginable de 20 pages d’une œuvre musicale qui n’a pas existé, qui est le « Septuor de Vinteuil », ça ne peut donc vexer personne. Proust fait quand même un travail de création romanesque. Il efface les traces et là [chez Moix NDLR], on n’efface pas les traces, on déballe.

Elisabeth Lévy. Je précise en effet que dans l’ouvrage [de Moix NDLR], il garde les noms.

Alain Finkielkraut. Oui, et il ose appeler ça [un] roman. Donc si vous voulez, il joue sur les deux tableaux et c’est dommage. Le roman mérite d’être traité avec plus de considération, avec moins de désinvolture. Donc pour moi le roman, ce n’est pas ça et nous sommes très loin de la littérature.

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Elisabeth Lévy. La deuxième affaire Moix est en quelque sorte une variation sur le thème de l’affaire Meklat… Je crois pouvoir dire qu’il y aura d’infinies autres variations [de ce genre NDLR] pendant les années à venir, puisqu’il s’agit de choses exhumées de sa jeunesse pour l’essentiel.

Alain Finkielkraut. Alors ce n’est pas [comme] l’affaire Meklat. Meklat, c’est des tweets, des messages sur la toile (je ne sais pas comment on dit!)

Elisabeth Lévy. (rire) Oui, des tweets, vous le dites très bien.

Alain Finkielkraut. Bon, ce sont des messages qui ont duré très longtemps. Jusqu’à 2015, 2016 enfin. La violence de Meklat n’est pas ancienne, il s’appelait Marcelin Deschamps peut-être mais sous son propre nom il a [aussi] invité à me « casser les jambes », bref il a toujours été très brutal. Avec Yann Moix, c’est autre chose, [nous sommes] dans sa jeunesse étudiante, pas tout à fait l’adolescence donc, il a commis des textes antisémites et révisionnistes. (…) Il a aussi préfacé un [livre de] Blanrue, je crois, qui est resté antisémite.

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Elisabeth Lévy. (…) Mais après tout, on a peut-être le droit d’être ami avec des antisémites. Je crois qu’il est semble-t-il resté lié d’amitié à Blanrue jusqu’en 2009-2010. Tout en étant pour les dernières années proche de BHL. Et notamment en 2010, il est déjà proche de BHL. Il défend Israël ! (poursuivant avec une certaine ironie) On peut dire que sur les questions juives, il est en pointe ! Il est plus juif que vous si je puis dire…

Alain Finkielkraut. Justement. C’est ça le problème. On ne va pas le condamner à la mort civile pour ses errements de jeunesse. De ce point de vue-là, en tout cas, je ne le poursuivrai pas de ma vindicte. Ce qui me gêne plus, c’est la manière d’où (dont?) il est sorti [de cette affaire NDLR], le zèle philosémite qui est le sien aujourd’hui. Comme vous le savez, lors d’une émission « On n’est pas couché », il a accusé Renaud Camus d’antisémitisme, notamment pour les propos [tenus sur] France Culture, sur lesquels je ne reviens pas. (…) C’est ça que je n’aime pas chez Yann Moix, c’est le zèle actuel. Il devrait précisément, du fait de sa faute ancienne, se montrer plus perspicace et peut-être aussi plus discret. Cela étant, je dois quand même reconnaitre que nous partageons tous deux, Yann Moix et moi, une même admiration pour Péguy…

(…)

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