Période estivale oblige, l’Ifop a publié pour le site viehealthy.com les résultats d’une enquête : 6% des moins de 30 ans pratiquent le topless alors que leurs aînées baby-boomeuses sont plus de 30%. Ces chiffres, a priori contre-intuitifs, sont éloquents. Ils traduisent les contradictions inhérentes aux idéaux féministes actuels.


À la veille de la rentrée des classes et des retours rouges de Bison futé, il suffit d’approcher les bords de mer pour s’apercevoir que les plages sont encore bondées. Le corps de la mater familias souhaite toujours s’afficher jeune et joli malgré un ventre quelque peu distendu par les grossesses successives. L’affluence sur la plage témoigne d’emblée de la volonté d’afficher un corps que l’on désire parfait. Ne doit-on pas voir ici le point d’orgue de la Freikörperkultur – littéralement, « culture du corps libre » – amorcée en Allemagne dans les premières années du XXe siècle ? Le mouvement d’émancipation de la femme a été initialement appréhendé comme un mouvement de libération. Ladite libération s’identifiait alors à un dévoilement de ce corps comme affirmation de la femme en tant que telle, les seins, les fesses, les formes, mouvement auquel a activement participé la massification de la mode des sous-vêtements1. Dans le prolongement de cette libération survient en réalité une confusion notable : la modalité spécifique de cette émancipation s’est transmuée en suprême finalité, réduisant la représentation de la liberté de la femme à peau de chagrin.

Miroir, mon beau miroir…

Il semble que nous soyons entrés dans une ère nouvelle. Il est de coutume de croire que la place accordée à l’image dans notre société tient lieu de justification des changements opérés dans le rapport des femmes à leur corps. Mais les canons de beauté et la volonté des femmes de s’y conformer, ne sont pourtant pas l’apanage de notre époque. En effet, dès lors que le sein est devenu esthétique et érotique – à la Renaissance –, un idéal de beauté se dégageait déjà : le sein parfait devait être aussi rond qu’une petite pomme, comme en témoigne La Dame de beauté d’Agnès Sorel. À défaut de pouvoir confectionner le petit sein parfait par la magie du bistouri, des infirmières étaient employées pour allaiter les bébés de mères bien décidées à préserver la beauté de leur poitrine. Le changement de paradigme n’émane donc pas du dégagement arbitraire d’un sein-paragon et l’érotisation du sein féminin est en réalité un fait vieux de sept cents ans. La nouveauté, en revanche, réside dans le passage de la suggestion à l’injonction, de la volonté de perfectionnement à l’obligation de perfection, du canon au diktat. Constat sans doute contradictoire avec l’air du temps au regard des idéaux défendus par les mouvements féministes, farouchement enclins à prôner le respect de la femme et de son corps. La polémique Weinstein n’est-elle pas toute entière celle d’une délation de la femme comme corps-objet ? Les mêmes mouvements qui, voulant défendre le respect de la femme telle qu’elle est, intiment aux femmes d’être telle qu’elles devraient être. Il n’est alors pas étonnant que 90% des femmes de moins de 35 ans avouent passer la plupart de leur temps à se comparer entre elles, et qu’un tiers d’entre elles finissent par exécrer ces seins qui les complexent tant.

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C’est à se demander ce qui empêche réellement les jeunes femmes de « free the nipple »3. À la question de savoir ce qui empêchait les moins de 25 ans à se mettre seins nus sur la plage, 59% ont répondu « le regard concupiscent des hommes » alors que 41% invoquaient « la peur de critiques négatives sur leur physique ». Elles semblent donc plus nombreuses à vouloir se protéger du regard prétendument dévastateur des hommes que de prendre le risque de ne pas être considérée comme la plus belle – comprendre : la plus désirable – parmi leurs pairs. Mais force est de constater deux choses : dans l’un ou l’autre des cas, il est toujours question de désir, qu’il s’agisse de plaire aux concurrentes ou de plaire aux prétendants, puisque la question demeure sensiblement la même : suis-je désirable ? Interrogation qui en contient une autre, sous-jacente, suis-je la plus désirable ? Et c’est déjà toujours vouloir être regardée et désirée. Dans l’apparente crainte – quasi-ontologique – de ne plus être vues que comme un objet de désir, les femmes démontrent en réalité qu’elles veulent plaire à tout prix. Et surtout au prix de complexes. C’est donc moins par peur de plaire que par peur de ne pas plaire que les femmes ont remis les hauts de maillot de bain.

Quête vaine de la perfection

Fait symptomatique, le nombre de chirurgies esthétiques a explosé : 48% d’augmentation entre 2000 et 2018 et plus de 313 000 opérations par an sont réalisées aujourd’hui. Le règne de la perfection se couple donc d’un autre règne : celui de la perfection accessible. Et la question dès lors inévitable : comment ne pas être parfaite aujourd’hui ? Ou plutôt, comment être naturellement désirable ? Phénomène qui tourne d’ailleurs en vase clos : si le nombre de seins refaits a augmenté c’est précisément parce que les images que l’on juge érotiques les affichent, et s’ils sont affichés c’est aussi pour imprimer l’hégémonie de l’érotique factice. Il suffit de voir le succès grandissant que rencontre le pornographique : 71% des adolescents ayant déjà eu un rapport sexuel ont déjà visionné un film X, ou comme disait Aaron Tiney, rédacteur en chef de Loaded Magazine, « les photos de seins nus ont été dépassées par Internet ». Difficile de reprocher aux hommes de préférer le parfait simili à l’approximative réalité dès lors que la norme est délibérément apposée à l’illusion. C’est bel et bien de cette confusion entre amélioration et perfection que naît l’anéantissement du corps de la femme qui, se prenant elle-même au jeu du fantasme, finit par y souscrire. Aux utopiques prétentions, extrêmes conséquences : les cas d’anorexie et de boulimie mais aussi d’hyperphagie – que l’on appelle « troubles du comportement alimentaires » dans le jargon médical – augmentent, eux aussi, corrélativement. Et pour celles qui décident de ne pas cautionner le diktat imposé, ne leur reste plus qu’à se rhabiller.

« La pudeur, n’est-elle pas toute la femme ?* »

Il serait confortable, mais trop facile, de penser que les jeunes générations se parent de nouveau d’étoffes pour réprimer symboliquement le désir qu’elles ont conscience de susciter chez leurs homologues mâles. Retour à la pudeur, soit. Mais pour qu’il y ait dévoilement, encore faut-il qu’il y ait eu un voile qui soit levé sur le mystère des attributs féminins les plus séduisants et les plus érotiques. Le bandeau d’un maillot de bain a-t-il déjà empêché un homme de poser « un regard concupiscent » sur une poitrine ? Le désir n’a jamais disparu, il s’est déplacé. D’un éros révélé, nous sommes passés à un éros suscité. Mais ce dernier contient toujours en lui-même la potentialité d’une révélation. « Les femmes sauvages n’ont pas de pudeur, car elles vont nues ? Je réponds que les nôtres en ont encore moins, car elles s’habillent »4. Force est de le constater : la culotte tanga, le string ou encore le soutien-gorge push up enveloppent encore le corps de secrets, mais c’est précisément la dissimulation elle-même qui émoustille.

La pudeur n’est toutefois pas l’étalon de la liberté. Expliquer la réticence des jeunes femmes à pratiquer le topless par le seul argument du retour à la pudeur ne revient, en définitive, qu’à échapper à la question posée. Et les femmes ne sont pas plus libres à mesure qu’elles se recouvrent.

Don Quichotte triomphe toujours !

C’est donc sous l’empire des idéaux féministes, défendus avec hargne et intolérance, que se dresse cet étrange constat : les femmes de moins de 30 ans ont beaucoup moins d’aplomb que les plus de 50 ans à assumer leurs seins nus. Constat, en réalité, faussement étrange. Il est plutôt tout à fait emblématique des contradictions inhérentes à ce que s’évertuent à scander les plus fanatiques. Les femmes doivent être libres – idée que personne n’a d’ailleurs jamais remise en question – mais pour cela, elles doivent être respectées dans leur féminité, dans leur singularité de femme, elles doivent pouvoir disposer de leur corps comme elles l’entendent. Dans le psittacisme d’une injonction qui vire à la psalmodie, la libération ne se révèle être qu’un chemin entre la liberté et le liberticide. Mais ce chemin s’est avéré une impasse. Penser que la quête de liberté est déjà toute la liberté constitue le vice originel sur lequel s’est développée l’idéologie relative à l’émancipation de la femme. Idéologie qui confond le combat à mener et l’objectif à atteindre, et qui, par le seul langage performatif, a omis de libérer les femmes en les prétendant libres.

Être libre signifie donc être prompte à s’effacer, à s’indifférencier, à se cacher, à pouvoir dire non, qui n’est rien d’autre qu’obéir à l’exhortation indiscutable de s’envelopper sous une armada de tissus, et répondre présentes à l’injonction : « Rhabillez-vous ! ». Mais c’est déjà oublier que, dans un jeu de cache-cache, on finit toujours par être débusqué. Derrière le déclin de la nudité, qui semble pourtant accréditer l’idéologie prétendument émancipatrice des féministes, c’est en fait tout l’inverse qui peut être regardé. Qui dit dominant ne veut pas dire majoritaire. C’est que les femmes veulent continuer de séduire et être désirées, choses contre lesquelles le panégyrique féministe demeure sans effet.

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