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Feu! Chatterton: des jeunes gens littéraires

Feu! Chatterton: des jeunes gens littéraires
Le groupe Feu! Chatterton recevant le Grand Prix Francis Lemarque de la SACEM, 2016 © SADAKA EDMOND/SIPA Numéro de reportage : 00784164_000050

Avec une élégance érudite très French Touch, le groupe Feu ! Chatterton donne un dernier album, Palais d’argile, où il est question de poètes anglais, du bluetooth et du monde d’après


Cette semaine, j’ai abandonné mon obsession des vieilles chanteuses et des rockers anglais des années soixante, pour l’écoute compulsive du groupe français Feu ! Chatterton et de son dernier album Palais d’argile paru le 12 mars. Ce groupe composé d’élégants trentenaires parisiens érudits et de bonne famille, au nom éminemment littéraire (hommage au poète Thomas Chatterton), fait figure d’OVNI dans la scène musicale française. Apparus en 2011, ils peuvent déjà s’enorgueillir d’un disque d’or pour leur premier album : Ici le jour (a tout enseveli) et de deux nominations aux Victoires de la musique. Tant que le talent et le succès se rencontreront, il y aura toujours de l’espoir.

Le quintet avait prévu un spectacle aux Bouffes du Nord qui a été annulé pour cause de fin du monde. Alors ils ont écrit un album pour l’enterrer, ce monde, et restent dubitatifs au sujet du nouveau, « qui tarde à apparaître », selon la fameuse citation de Gramsci. Bien sûr, nous avons droit à la tarte à la crème de l’horreur du « tout connecté », mais de façon subtile et humoristique, car nul ne peut y échapper. Ainsi dans le single Un monde nouveau,  aux chaudes tonalités électro : « Un monde nouveau, on en rêvait tous, mais que savions nous faire de nos mains ? Presque rien. Attraper le bluetooth ». Constat désenchanté, mais sans amertume. 

La voix de velours d’Arthur Teboul

Cet album, mis en scène par Arnaud Rebotini, un des papes de la French Touch est surprenant. Sorte d’album concept, composé comme un opéra, il dure plus d’une heure, les chansons sont longues et possèdent de multiples lectures. Le tout donne une impression de raffinement littéraire, servi par la voix de velours du chanteur Arthur Teboul, sorte de compromis entre Michel Delpech agrémenté par un vibrato à la Barbara qui n’aurait pas renié certaines chansons. 

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Ils sont également ancrés dans la tradition de la chanson française exigeante, avec des textes fouillés et littéraires. Il y a une reprise de Prévert et Kosma, Compagnons, qui fut chantée par Montand, mais ils l’ont cependant magnifiée à l’aide de rythmes à la fois syncopés et sensuels, motif que l’on retrouve quasiment dans toutes les chansons.

Un groupe antimoderne?

Réacs, disent certains chroniqueurs musicaux sans finesse. Non. Ce sont plutôt, comme Joseph de Maistre, ou plus proche de nous et plus pertinent : Pasolini, des antimodernes. Ainsi que les décrit Antoine Compagnon dans son ouvrage Les antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes : « Qui sont les antimodernes ? Non pas les conservateurs, les académiques, les frileux, les pompiers, les réactionnaires, mais des modernes malgré eux, à contre courant, à leur corps défendant, ceux qui avancent en regardant dans le rétroviseur ». 

Feu ! Chatterton, est un groupe ancré dans le réel et dans la modernité mais ils sont tout simplement lucides. Dans leur chanson la plus politisée, Ecran Total, ils dressent un constat du bordel ambiant, de la situation quasi insurrectionnelle de notre société : « La ville est à cran, d’arrêt visage pâle, c’est le carnaval, mais où sont les enfants ? Ah que le cœur me fend, je me souviens mal du monde d’avant ». Constat d’impuissance donc, mais avec des relents de révolte cependant : « Je les mettrai pas tes putains de lunettes spéciales ! ». Ce vers métaphorique est, à mon sens, un des plus forts de l’album. Le morceau se termine en une sorte de brouhaha, le chanteur crie le texte, la musique prend le dessus sur des rythmes dance et rock’n’roll aux guitares saturées. Comme un avant goût de révolution.

Un îlot de fraîcheur

Comme toujours lorsqu’il n’y a plus d’espoir, il ne reste qu’à se tourner vers la poésie. Un des sommets du disque est le morceau Avant qu’il n’y ait le monde, adaptation d’un poème de Yeats magnifiquement traduit par Yves Bonnefoy : « Si je fais mes cils charbonneux et mes yeux de pluie de lumière, et mes lèvres plus écarlates, demandant à tous les miroirs si tout est comme je veux. Nulle vanité. Je recherche le visage qui fut le mien. »  La quinqua que je suis, fut bien sûr sensible à ce magnifique texte sur la jeunesse enfuie, cependant cela peut être également compris comme une métaphore de l’ancien monde englouti, que l’on recherche, que l’on essaie de recréer en grimant notre époque de nostalgie. 

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Un îlot de fraîcheur, de repos du guerrier, s’esquisse à travers la chanson Panthère, court morceau d’une minute à peine à la guitare sèche : « Tu sommeilles sur le grand lit de la chambre où l’on vit. Une noire panthère repose sur le mur. ».

Je suis sortie de cette écoute complètement sous le charme de Feu ! Chatterton, plus persuadée que jamais que seul l’Art pourra nous sauver du marasme. Merci donc à ce quintet de jeunes gens « plus modernes que n’importe quel moderne » comme l’écrit Pasolini dans son poème Je suis une force du passé.

Feu ! Chatterton, Palais d’argile (Barclay)

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est enseignante.

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