Faux pas de Maria Adolfsson est un polar scandinave pas tout à fait comme les autres.


On s’ennuie souvent dans le polar scandinave. Il est devenu tellement à la mode qu’on a l’impression qu’un habitant sur deux de l’Islande, de la Norvège, du Danemark ou de la Suède est plus ou moins écrivain et a un goût prononcé pour les atmosphères grises, les nuit qui tombent à deux heures de l’après-midi et les flics dépressifs qui n’en finissent pas de traquer des tueurs en série ou des secrets de famille, sans compter l’autopsie de quelques hontes historiques avec culpabilité afférente qui sont l’apanage de tous les pays d’Europe, y compris ceux qui flirtent avec le cercle polaire.

La social-démocratie n’est plus ce qu’elle était

D’où vient cette faveur du public français pour ces auteurs venus du froid ? Ils savent raconter des histoires, certes, mais ce sont toujours un peu les mêmes et elle pourraient aussi bien se passer à Montauban ou Birmingham qu’à Bergen, Reykjavik ou dans le Jutland. On peut émettre une hypothèse qui vaut ce qu’elle vaut : la nostalgie informulée d’un modèle social-démocrate, même en perte de vitesse, qui transparaît encore dans une forme de relative cordialité dans les rapports humains, un mode de vie somme toute moins anxiogène où le crime est rare, donc d’autant plus spectaculaire, ce qui est idéal pour un auteur de polar.

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C’est donc sans conviction que nous avons ouvert Faux pas de Maria Adolfsson chez Denoël. L’histoire de prime abord sans surprise, ou presque, même si elle est bien menée avec une lenteur intelligemment calculée qui permet de fouiller un peu les personnages.

Une femme assassinée se révèle être l’ex-épouse du chef de la brigade criminelle. Il est écarté de l’enquête –on a une vision des plus pointilleuse de la déontologie en Scandinavie- et c’est l’inspectrice Karen Eiken, sa seconde, qui est chargée de l’enquête. Petit problème, la nuit du meurtre, aussi ivre que son supérieur, elle s’est laissée entrainer avec lui dans une chambre d’hôtel. Parallèlement à ce récit, on suit la désagrégation d’une communauté hippie quarante ans plus tôt dont on se doute bien qu’elle a un lien avec le meurtre.

Meurtre en pleine fête

Alors d’où vient le plaisir de lecture que l’on a pris à ce Faux Pas de Maria Adolfsson ? C’est qu’elle a inventé pour notre plus grand plaisir un pays entier, avec son histoire, sa géographie et ses mœurs : le Doggerland. On nous en fournit obligeamment la carte. Le Doggerland est un archipel de trois îles au sud de la Norvège, à mi-chemin entre les côtes écossaises et danoises. Dunker, la capitale, se trouve sur l’île principale Heimo. Au Nord, on trouve Noorö, plus petite, au climat rude qui vit de la pêche et plus récemment de l’exploitation du pétrole de la mer du Nord. Au sud, l’île de Frisel dont le port principal est Sande et dont la population a une réputation de légère indolence et d’un caractère un peu fruste.

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Indéniablement scandinave, le Doggerland a néanmoins une composante écossaise indéniable. La grande fête de l’île, la fête de l’huître, a lieu le dernier dimanche de septembre et est l’occasion de toutes les débauches et d’une invasion de touristes. C’est d’ailleurs la nuit de cette fête que le meurtre a eu lieu. Comme il n’y a qu’une seule brigade criminelle pour tout l’archipel et que les meurtres se comptent sur les doigts de la main, la police n’est pas d’une compétence extrême si ce n’est notre inspectrice, Karen Heiken, la cinquantaine solitaire, qui a fait des études de criminologie en Angleterre et se bat contre de très mauvais souvenirs par ailleurs.

Tout lecteur est un enfant amoureux de cartes et d’estampes, disait Baudelaire. Le fait de se promener dans le Doggerland donne à ce roman un exotisme très particulier puisqu’il s’agit d’un pays qui n’existe pas mais qui est parfaitement vraisemblable. Et c’est à cette faculté créatrice que l’on reconnaît, aussi, un écrivain. Bienvenue au Doggerland !

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Jérôme Leroy
Écrivain et rédacteur en chef culture de Causeur. Derniers livres parus: Nager vers la Norvège (Table Ronde, 2019), La Petite Gauloise (Folio Policier, 2019)
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