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Et s’il n’en reste qu’une…

Et s’il n’en reste qu’une…
Déjeuner déjà vu, sculpture de John Seward Johnson, 1994, d'après Manet.
Déjeuner déjà vu, sculpture de John Seward Johnson, 1994, d'après Manet.
Déjeuner déjà vu, sculpture de John Seward Johnson, 1994, d'après Manet.

Ainsi, Nicolas Sarkozy a sacrifié la garden-party de l’Élysée sur l’autel de la rigueur et des déficits conjugués. Sur celui d’un blason républicain à redorer en vitesse sans doute aussi, même s’il manque quelques carats au bout du compte. Une économie de 732 826 euros pour faire oublier les cigares des uns, les appartements de fonction ou les missions plus ou moins fantaisistes des autres, l’annonce doit attester qu’un bon père de famille, un digne héritier d’Antoine Pinay, tient les cordons de la bourse France. L’État, lui aussi, a resserré sa ceinture d’un cran. Enfin, un tout petit cran. Comparée au cierge papal que constituent nos diverses dettes et découverts, la suppression de la garden-party fait figure de bout de chandelle. Mais on est dans le symbole ou on n’y est pas.

Du bon usage du symbole

Justement, le symbole. Instituée en 1978 par Valéry Giscard d’Estaing, grand spécialiste en la matière qui pouvait aussi bien prendre le petit-déjeuner avec des éboueurs, s’inviter chez des “vraies gens” que recevoir les quelques milliers de Français qui comptent, la garden-party était devenue le symbole incontournable du 14 Juillet, au même titre que le défilé, la Légion étrangère en tablier de sapeur et l’interview badine du président.

Anglophile convaincu, “l’Ex” savait parfaitement ce qu’il faisait en copiant ce que la tradition britannique a de meilleur. Depuis Victoria, dans un savant et très subtil dosage, dignitaires, diplomates et ministres se mêlent aux “héros discrets de la nation”, sélectionnés sur des listes constituées un an à l’avance pour leurs bons et loyaux services. Des fonctionnaires, des militaires, des membres des associations caritatives, du monde des affaires ou de la politique, dont les mérites sont honorés parce qu’ils incarnent l’esprit de la Grande-Bretagne.

[access capability=”lire_inedits”]Le Royaume traverse une crise financière et économique épouvantable. David Cameron a présenté un budget qui ferait passer les projets de François Baroin pour des amuse-gueule. Et pourtant, personne ne songe à supprimer la garden-party de la Queen, qui coûte bon an mal an 600 000 livres au contribuable britannique, à quelques pennies près le montant de la nôtre.

Mais une garden-party, c’est bien plus qu’une garden-party, que Chardonne nous pardonne ce détournement. Le gouvernement de Sa Très Gracieuse le sait. Comme dans la très tchékhovienne nouvelle de Katherine Mansfield intitulée, précisément, La Garden-party, la frivolité et la légèreté apparente cachent l’immuabilité des codes sociaux qui cimentent le Royaume-Uni. Mine de rien, chaque invitation scelle le pacte qui lie la royauté à son peuple, à coups de détails qui n’en sont pas, vieux de cent cinquante ans.

Du bon usage du rituel

Pour commencer, vous recevez un bristol d’invitation plus épais qu’un carton de déménagement Demeco, marqué du monogramme royal, par lequel le Lord Chamberlain, “commanded by Her Majesty”, vous invite à Buckingham Palace de 4 à 6 pm. A priori, étant un héros discret, un diplomate d’un pays qui compte (dont on vient, par exemple, de célébrer avec faste l’appel à la résistance prononcé dans les locaux de la BBC en 1940), un footballeur émérite (denrée rare au Royaume-Uni en ce moment), ou un trader exceptionnel (encore plus rare), vous savez pourquoi. Ce n’est pas tout. Un véritable manuel vous explique les impairs à ne pas commettre. De ceux qui vous rangent ad vitam aeternam dans le camp des pétroliers texans ou des gaziers russes. Téléphones éteints, appareils photo interdits, dress-code strict (chapeau pour les dames, costume pour les hommes, queue-de-pie pour les happy few qui partageront la tente royale, uniforme si vous pouvez, même de l’Armée du salut), on ne s’adresse pas à la reine en premier, on ne l’appelle pas “Votre Majesté” ou “Elizabeth”, on ne lui fait pas la bise, mais une petite révérence − à travailler devant sa glace à l’avance − ou un salut discret.

À 15 heures pétantes, après avoir garé votre voiture dans les Wellington barracks − ce pourfendeur de Français est décidément partout − les portes de l’Entrée Entrance (ou quand l’anglais se veut français et n’est que redondant) ouvrent sur la cour d’honneur, devant horse-guards et hallebardiers.

Vous n’en menez pas large. Ce ne sont certes pas quarante siècles qui vous contemplent, mais toutes les pompes et les circonstances de la Couronne britannique, ce qui n’est pas rien, même pour un républicain convaincu qui n’aurait pas forcément désapprouvé le raccourcissement du gros Capet.

Guerre des étoiles et sandwichs au concombre

Vous évitez soigneusement le monument dédié à Waterloo et vous entrez dans le parc où sont dressées les marquises blanches et servis 27 000 tasses de thé, 20 000 sandwiches au concombre et 20 000 tranches de sponge cake. Deux tentes réservées à la famille royale et au corps diplomatique sont discrètement isolées. Assez étrangement, des alignements de chaises permettent aux invités d’assister, comme au spectacle ou jadis à Versailles, au thé pris par la Reine, ses proches et les diplomates. Les Britanniques veulent la voir dans son commun, grignoter et papoter sous les yeux de ses sujets. Le novice s’attend à recevoir des cacahuètes et n’ose pas se resservir pour la troisième fois devant 8 000 paires d’yeux, puis finit par comprendre qu’en s’exposant ainsi, la monarchie fusionne avec son peuple en une obscure, mais efficace alchimie. Le pacte, toujours le pacte.

L’orchestre qui reprend les standards des films américains, de La Guerre des étoiles à Indiana Jones, s’interrompt à 16 heures. God save the Queen : elle apparaît dans sa robe jonquille pour être vue de loin, suivie de sa famille en rang d’oignons. Pendant une heure, discrètement protégés par les yeomen de la Tour de Londres, en un savant ballet, les Royals vont faire le tour des invités qui leur sont présentés selon une chorégraphie et un ordre connus seulement de Celui qui l’a sauvée. Pas de bousculade, organisation parfaite, sourire de commande, révérences, respect. Un ordre qui oublie soigneusement Nick Griffin, le leader du PNB, le parti d’extrême droite. Isolé dans son coin par un mur d’indifférence, il n’aura pas même droit à un regard. Le code, toujours le code.

Un ange passe. Ou un démon, allez savoir. Solidement encadrée par deux dames de compagnie, Margaret Thatcher avance lentement. Est-elle aussi malade qu’on le dit ? Ses yeux semblent bien perçants. Peut-être y a-t-il une autre alternative, après tout, My Lady ? L’Histoire, toujours l’Histoire.

Et notre garden-party à nous ?

Avec la précipitation d’un ménage surendetté qui a annulé en catastrophe ses vacances sur la Costa del Sol pour plaire à la banque, nous avons supprimé la garden-party de l’Élysée. Même si elle n’a jamais atteint les sommets de la tradition britannique, nous avons écarté cette occasion unique de mélanger les vedettes et les héros anonymes, tous ceux qui ont mérité de la nation. Seules ont échappé au massacre les garden-parties des ambassades de France, à condition qu’elles dénichent des partenariats avec des entreprises françaises et des collectivités territoriales. Dans un sursaut de lucidité qui l’honore, le porte-parole du Quai d’Orsay, Bernard Valero, a reconnu qu’elles étaient “une occasion unique de promotion de la France”. Certes. À Londres, quelques milliers de Britanniques auront donc le plaisir de fouler la pelouse de la Résidence en se restaurant aux frais de Pernod-Ricard et de la région Rhône-Alpes. Pour la France, repassez l’an prochain. Peut-être.[/access]

Juillet/Août 2010 · N° 25 26

Article extrait du Magazine Causeur


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Agnes Wickfield est correspondante permanente à Londres.

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