La plupart des commentateurs se réjouissent de l’intervention française en Centrafrique, évoquant l’Afrique comme notre « un pré carré » stratégique et commercial. Leur analyse occulte un fait majeur : la France est en train de se faire damer le pion par la Chine sur le continent noir. Notamment dans le domaine agroalimentaire.

Peu d’observateurs le notent, mais la Chine achète de plus en plus de terres agricoles en Afrique subsaharienne. Si la hantise de Mao était de ne pouvoir nourrir l’immense population de l’empire du Milieu, c’est également l’inquiétude des autorités chinoises actuelles. L’avancée du désert de Gobi, les sécheresses à répétition, l’exode rural massif et la construction du barrage des Trois-Gorges[1. L’édification de cet ouvrage monumental a englouti 436 km2 de terres arables et déplacé 1,8 millions de personnes qui n’ont pas toutes été indemnisées.] expliquent le recul des terres cultivables de l’Empire du milieu.

Conscient du potentiel agroalimentaire immense du continent africain, le gouvernement chinois incite ses paysans sans terre à émigrer. Une fois la semelle posée sur le sol africain, ils achètent des terres sous le regard bienveillant des chefs locaux amadoués par les pots de vin. On ne demande pas l’avis des paysans africains qui sont expropriés, et souvent mis devant le fait accompli.

Malgré les critiques, Pékin argue que ses investissements africains profitent à l’économie locale. Habilement, la Chine renvoie ses possibles rivaux, notamment la France, dans les rets du « droit de l’hommisme » et de la repentance post-coloniale. Bonnes âmes, les Chinois importent leur propre main d’œuvre du pays. Aussi, les Africains ne profite-t-elle guère de la manne pourtant promise.  Certes, se produisent parfois des révoltes paysannes mais ces soulèvements sporadiques restent circonscrits à des territoires précis. Aussi ne menacent-ils pas la nouvelle relation sino-africaine que Pékin promeut au nom de la solidarité « Sud-Sud ».

En Tanzanie, s’étendent à perte de vue des terres où l’on cultive de manière intensive le maïs pour ensuite l’exporter vers la Chine. Pour l’ensemble du continent africain, l’enjeu n’est pas simplement symbolique. Les sociétés agricoles chinoises s’appropriant les meilleurs terrains, un avenir incertain s’annonce pour les 2.5 milliards d’Africains – contre un milliard actuellement – qui peupleront le continent. Comment nourrir tout cette population, a fortiori si l’on exporte ses ressources ?

On connaît déjà les difficultés du continent en la matière. Malnutritions, disettes, famines, à chaque fois le pire est évité grâce à l’aide internationale. Mais la population reste dépendante. Et pourtant, les ex-colons européens font tout pour payer leur dette au continent. Lors de son discours du 10 mai, au cours de la cérémonie commémorant l’abolition de l’esclavage, François Hollande avait déclaré : « Nous savons la part funeste prise par la France dans l’exploitation des terres d’Afrique à travers ce sombre négoce », et d’ajouter que les soldats français intervenaient notamment au Mali en reconnaissance de cette dette.

Empêtrée dans la repentance mémorielle, la France regarde les trains passer. Mieux, elle se saigne pour se racheter et aider l’Afrique à devenir indépendante sur le plan alimentaire. Ainsi, en 2012, sur près de 7 milliards d’engagements français en faveur du développement international, 2 milliards étaient alloués au seul continent africain. Cela passe par le financement de semis, de plants, de puits, de fermes, mais aussi par l’annulation de la dette de la Côte-d’Ivoire (3 milliards d’euros) généreusement accordée par le gouvernement français.

Paradoxalement, les populations locales considèrent cette aide au développement comme la dernière relique du colonialisme européen de papa. Du point de vue des élites africaines, la nouvelle donne chinoise apporte un vent d’air frais. Pékin risque pourtant de leur laisser des miettes, sans la mauvaise conscience de la France, laquelle se montre de plus en plus docile à l’égard de ses bailleurs de fond chinois[2. Une grande partie de la dette française est détenue par la Chine.]. Mais quelle plus belle fin que de mourir la main sur le cœur ?

*Photo : Andy Wong/AP/SIPA. AP21258231_000001.

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