Crédit photo : John Foley/Opale/Leemage

1. « JE HAIS LE PROGRÈS »

Quand nous avons demandé à Cioran s’il se sentait proche de Nietzsche, il a répondu : « Non ! » Il pensait n’avoir qu’un point commun avec Nietzsche, mais un point décisif : les insomnies. « Cela crée une complicité », ajouta-t-il. Il était persuadé que sans ses insomnies, il n’aurait jamais atteint les cimes du désespoir. Le Stilnox aurait-il apaisé le génie de Cioran ? Aucun de nous ne s’aventura à lui poser la question. Il tenait à ses insomnies comme Harpagon à sa cassette.

Un des convives lui demanda alors ce qu’il pensait du Progrès. Non sans véhémence, il répondit : « Je hais le Progrès. Je hais l’histoire. Je hais l’idée que, par je ne sais quel processus, nous serions en mesure d’améliorer notre sort. » Aux objections qui fusaient, il répliqua : « Mais vous ne voyez donc pas que tout ce qu’un homme gagne d’un côté, il le perd de l’autre. Tout progrès s’annule de lui-même. » Il nous raconta alors une anecdote qui illustrait bien son propos, une anecdote qui le mettait en joie : « Pendant la Terreur, Condorcet a écrit une Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain. C’était en 1794. Il savait qu’il était menacé et s’était réfugié dans une banlieue de Paris. Mais des révolutionnaires le reconnurent et il n’eut plus d’autre solution que de se suicider, lui l’auteur de la Bible de l’Optimisme ! Quelle ironie ! »

L’un d’entre nous ne manqua pas d’évoquer les progrès de la médecine.[access capability= »lire_inedits »] « Certes, objecta Cioran, les hommes vivent plus longtemps. Mais dans quel état. Un acte de charité authentique consisterait à exterminer les vieux ! Si vivre, c’est s’empiffrer d’antidépresseurs, geindre le jour et sangloter la nuit, merci bien ! Non, voyez-vous, la médecine nous amène à vivre un destin qui n’est pas le nôtre ! Un destin purement artificiel : mieux vaut mourir de sa propre mort. »

Lorsque je lui fis remarquer que lui aussi consultait des médecins, prenait le train, écoutait la radio et téléphonait quotidiennement à son ami Ionesco, il soupira : « Mais comment ne pas être pris dans cette folie générale… J’aurais mi

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Mai 2017 - #46

Article extrait du Magazine Causeur

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