L’Égypte s’apprête à fêter le troisième anniversaire de la chute d’Hosni Moubarak. Trois longues années, c’est le temps qu’il aura fallu pour voir se dénouer la crise institutionnelle.

En dépit de l’appel au boycott des frères musulmans, les Egyptiens ont dit oui (avec seulement 40% de participation) à la nouvelle constitution. Si le texte ressemble à un compromis reconnaissant l’importance tant de l’islam que de l’armée dans le système politique, la population n’en reste pas moins divisée entre pro et anti Morsi.

La très probable candidature à la présidentielle de Abdel Fattah Al-Sissi laisse peu de place au doute. Il est le seul candidat crédible et les législatives ont été astucieusement décalées après la présidentielle. De sorte que cette dernière risque de tourner au plébiscite bonapartiste. On serait tenté de dire que l’Égypte retourne à la case départ…reste à savoir laquelle? 2011 ou 1981, lorsque Moubarak avait pris le pouvoir dans un contexte de fortes tensions entre islamistes et militaires?

La donne a en tout cas changé depuis le choc de février 2011. Les Frères musulmans ont exercé le pouvoir pendant un an, sans pouvoir rassembler les égyptiens. Le coup de force institutionnel amorcé par le président islamiste Mohamed Morsi a suscité la colère de la rue et sa chute. C’est peu dire que la force d’attraction des Frères musulmans s’est érodée. Les promesses de démocratie islamique ont tourné court. Certes, la résistance des Frères n’est sans doute pas terminée et l’islamisme politique a encore de beaux jours devant lui. Mais, classé parmi les groupes terroristes, l’opposition frériste prend une forme de plus en plus violente. Les attentats se multiplient, signes d’une radicalisation et de la prochaine marginalisation du mouvement.

Grâce à Sissi, la question du leadership ne se pose plus. La lutte pour le pouvoir avait culminé au second tour de la présidentielle de 2012 entre Morsi et Chafik, deux candidats plutôt falots. Sur le modèle syrien, Hosni Moubarak avait cherché à transmettre le pouvoir à son fils Gamal, un homme d’affaire formé à l’université américaine mais sans relais militaire. La situation de blocage entre Gamal Moubarak (dont l’ascension semblait irrésistible) et l’armée est à l’origine de la révolte de Tahrir, que la révolution tunisienne et la crise économique ont encouragée. N’en déplaise aux tenants de la dynastie républicaine, on ne passe pas impunément  de l’oligarchie à la monarchie héréditaire!

Or, la famille Moubarak aujourd’hui écartée, le maréchal apparaît comme le seul successeur crédible de la dynastie militaire au pouvoir depuis 1954. C’est pour cette raison que la révolution égyptienne s’achève. Cet homme de synthèse assure la transition entre la dictature des « officiers libres » et un régime où les officiers de la génération venue après 1973 continueront à jouer les premiers rôles.

Homme discret voire secret, Sissi est aussi très religieux. Il porte la marque sur le front des hommes qui s’inclinent cinq fois par jour devant Allah. Sa femme est pour ainsi dire l’anti Suzanne Moubarak. Elle reste à la maison et, si elle sort, c’est toujours voilée. Bref, son mari symbolise le nouveau et l’ancien visage du nationalisme égyptien: islamique et militaire.

Signe de ce paradoxe, la candidature  de Sissi est à la fois soutenue par le mouvement anti-Morsi Tamarrod, les coptes et le parti salafiste Nour ! Mais il ne se jette pas pour autant sur un pouvoir qui lui tend les bras. Jusqu’ici, il préfère la posture de Cincinnatus. En sauveur de la nation, il fait durer le suspens sur sa candidature. Ce qui excite un désir de plus en plus irrationnel parmi la population. La presse, unanime, le compare à Nasser et le supplie de lui succéder. Issu d’un milieu modeste comme lui, c’est un enfant de la méritocratie militaire, un bon musulman, la gouaille et le lyrisme en moins. L’Égypte, pays des pharaons, attend l’homme providentiel. Elle croit en la réincarnation du père de l’indépendance et espère un certain retour à l’ordre économique et politique.

Sur la scène extérieure, Sissi a fait également preuve de prudence et de réalisme. Il a très vite rassuré les alliés traditionnels de l’Égypte post-Sadate: les princes saoudiens, Israël et les Américains les plus pragmatiques. Les Occidentaux ne le crient pas trop fort, mais ils se réjouissent en secret du retour à une certaine stabilité : Sissi, ancien élève du War College américain, a mis fin au pas de deux entre l’Iran et Morsi. Ancien attaché de défense à Riyad, il a aussi stoppé net le soutien au Hamas et ordonné la destruction de la quasi-totalité des tunnels de contrebande, la fermeture du point de passage de Rafah et l’interdiction formelle de tout déplacement des dirigeants du mouvement islamiste palestinien. Bref, avec Sissi comme vigie, à l’intérieur comme à l’extérieur, l’Égypte risque d’être tenue.

*Photo : Amr Nabil/AP/SIPA. AP21515360_000007.

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