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Apeloig, homme de lettres

Apeloig, homme de lettres

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« Typorama » n’est pas une exposition classique. Non plus qu’une monographie habituelle. Devant le travail du graphiste mondialement renommé Philippe Apeloig, les responsables du musée des Arts décoratifs de Paris, qui accueille la manifestation, n’ont pas cherché à sacraliser le geste créateur et encore moins à célébrer l’éclair de génie. Ici, pour le visiteur, presque devant ses yeux, le graphiste travaille, se trompe, recule, fait un pas de côté jusqu’au résultat final, qui lui-même sera peut-être à son tour défait puis refait. L’exposition et l’ouvrage monumental qui l’accompagne font la part belle aux centaines de croquis, esquisses et autres travaux de genèse.[access capability=”lire_inedits”] Une salle consacrée aux identités graphiques créées par Apeloig présente ainsi des animations saisissantes, au plus près de sa pensée bondis- sante. Logo des Musées de France, du Petit Palais ou du Châtelet : on peut toucher des yeux l’élaboration sinueuse de ces emblèmes pour institutions en quête d’identité.

Philippe Apeloig, né en 1962, banlieusard de Vitry, est devenu graphiste par hasard ou presque. Attiré par les arts de la scène, et la danse en parti- culier, il se rêve décorateur ou chorégraphe. Son cœur balance encore quand, en 1983, il effectue un stage au studio néerlandais Total Design. Ébahi, le jeune homme y découvre le travail de l’équipe de Wim Crouwel. Construction, déconstruction, harmonie des formes : Apeloig décide que le graphisme sera sa scène et les lettres son instru- ment pour dire le monde.

La deuxième rencontre décisive sera celle d’April Greiman en 1988. L’exubérante Californienne lui fait découvrir les joies du Macintosh. Difficile de l’imaginer aujourd’hui, mais à l’époque, la souris provoque une panique générale chez tous les graphistes qui, à peine émoulus de l’école, doivent tout réapprendre, sur une machine qui leur évoque plus le métier de dactylo que celui d’artiste. Apeloig, lui, surfe sur la vague de San Francisco, en joue, se plante, se redresse, apprivoise la bête et s’amuse vite à inventer une myriade de nouvelles formes.

Les autres sources qui infusent son travail sont d’au- tant plus faciles à évoquer qu’Apeloig ne les dissimule jamais : Malevitch, Sol Lewitt et, bien sûr, le Bauhaus. Apeloig met en scène ses influences, organise au vu de tous le dialogue entre son travail et ce qu’il appelle son « dictionnaire mental ».

Exemple de cette création à livre ouvert : la sublime affiche de la rétrospective YSL de 2010. Le graphiste a tenu à exposer, en même temps que son œuvre, le matériau brut dont il s’est servi. Une photographie du couturier au travail, loin des portraits léchés de Jean-Loup Sieff. L’humble croquis de Cassandre devenu icône planétaire. La robe « Hommage à Mondrian ». Trois matériaux visuels bruts. D’innombrables combinaisons possibles. Une seule atteint ce fragile équilibre recherché. Pas d’artifice, pas de décoration. La concision de la démarche, l’économie des moyens comme un défi au spectateur.

Sa marque de fabrique ultime ? Les caractères qui replacent le sens au cœur de l’affiche. En typographie, Apeloig expérimente et invente, partant de principes graphiques simples, voire naïfs, les déclinant avec une précision presque mathématique. Ici, pas d’alphabet soigné qui s’efface pour faciliter la lecture. Les lettrages sont d’un dessin parfois gauche, presque maladroit dans leur radicalité. Jouant toujours avec les limites de la lisibilité pour provoquer étonnement et questionnement chez le passant. Et c’est ainsi que les lettres ont de l’esprit.

Le bon graphisme, dit Apeloig, est un équilibre. Un équilibre fragile qu’on atteint seulement quand on ne peut plus rien ajouter ni retirer sans risquer la chute. En ouverture de l’exposition, dans sa section la plus intime, on verra, entre Fellini et Pina Bausch, une photographie du funambule Philippe Petit sur un câble lancé entre les deux tours du World Trade Center. Tout est là, la fragile ligne tendue entre les masses imposantes des tours d’acier se découpant sur fond de ciel, l’artiste seul dans la maîtrise de son équilibre. Décidément, chez Apeloig, la danse n’est jamais loin.[/access]

Jusqu’au 30 mars.

*Photo : musée des arts décoratifs.

Janvier 2014 #9

Article extrait du Magazine Causeur


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