Alors que la France débloque des fonds pour faire la guerre aux djihadistes, on a peut-être enfin trouvé la solution pour enrayer le terrorisme : arrêter de donner des fessées. En effet, en mettant un terme à celles-ci, on « enlève les racines de la violence dans une société », a estimé, dans une interview parue sur le site du Monde le 4 mars, la pédiatre Edwige Antier.

Comment ne pas être bouleversé par une telle révélation ? D’ailleurs, c’est sans nul doute parce qu’ils en ont reçu qu’autant de jeunes partent faire le djihad.

L’homme serait donc bon par nature, et les fessées seraient responsables de la violence des sociétés. Cette théorie aurait certainement plu à Rousseau, lui qui pensait que seule la société corrompait l’homme et qui ne voyait la fessée que comme une punition qui avait « décidé de [ses] goûts, de [ses] désirs, de [ses] passions, de [lui] pour le reste de [sa] vie, et cela précisément dans le sens contraire à ce qui devait s’ensuivre naturellement », non sans avouer toutefois que son rapport à celle-ci avait pu être faussé par le fait qu’elle lui ait été administrée, non par ses parents, mais par un autre adulte du sexe féminin « le même châtiment reçu de son frère ne m’eût point du tout paru plaisant. »

Mais faisons confiance à Rousseau. Un homme qui a abandonné cinq enfants ne peut être qu’un vrai professionnel en matière d’éducation.

On ne compte plus, depuis que le Conseil de l’Europe a recommandé à la France d’interdire la fessée le nombre de pédiatres et de journalistes qui y vont de leur couplet contre la fessée.

Parce que la fessée se prend une déculottée dans de nombreux pays européens (23 pays l’ont interdite), il faudrait nécessairement que la France baisse son pantalon et obéisse au risque de se faire taper sur les doigts ?

C’est toujours étonnant de constater à quel point la fessée cristallise le débat.

Il y a pourtant des gens qui maltraitent leurs enfants sans les fesser, d’autres qui les fessent sans les maltraiter et d’autres pour qui la fessée fait partie d’une longue liste de brimades qui s’apparentent à de la maltraitance. La psychanalyste et thérapeute familiale Caroline Thompson assure d’ailleurs dans un article paru sur Le Monde.fr le 3 mars : « Dans ma pratique, ce n’est pas le problème principal évoqué par les enfants ou les adultes quand ils parlent de leur enfance. Les violences psychologiques, sur lesquelles il est impossible de légiférer, viennent loin devant. »

La fessée ne devrait sans doute pas être la pierre d’achoppement du débat sur l’éducation des enfants. En revanche, les réactions qu’elle suscite sont extrêmement révélatrices de l’évolution de notre société.

Si la fessée a disparu de nombreux pays, il est intéressant de voir a contrario que les adultes, ceux qu’on désignait il n’y a pas si longtemps par l’expression « grandes personnes » ont de plus en plus de mal à oser transgresser les règles européennes et s’infantilisent de plus en plus, n’hésitant pas, comme dans la cour de récré, à dénoncer les uns (les méchants qui donnent des fessées) pour être bien vus des autres (les gentils qui n’en donnent pas).

Les arguments avancés par les abolitionnnistes de la fessée sont, à ce titre, très intéressants à analyser.

Pour la psychanalyste Claude Halmos, dans le même article, la fessée « donne l’exemple de la loi du plus fort ! Donner une fessée, c’est user et abuser d’un rapport de force inégal entre l’adulte et l’enfant. » Pour le pédiatre Aldo Naouri, de tels gestes sont même « attentatoires à la dignité de l’enfant. »

Tout contact physique qui ne serait pas une caresse serait donc fatalement vécu comme de la violence. Que dire alors des grandes tapes dans le dos que l’on peut donner à des amis ou des gifles que se mettent parfois certains joueurs de foot pour célébrer un but ? Accuserait-on les docteurs ou les chirurgiens de violence lorsque pour nous guérir, ils se voient parfois contraints de nous faire mal ? Assimiler la douleur à la violence est un abus de langage. Il n’y a violence que lorsqu’elle est vécue comme telle par les protagonistes. Inversement, certaines violences sont, sur le coup, indolores.

Un deuxième argument des anti-fessées consiste à considérer qu’il n’y a pas de distinction à faire entre le rapport de l’adulte à l’enfant et celui de l’adulte à un autre adulte. La psychiatre Muriel Salmona, l’une des plus virulentes à l’égard de la fessée, dans un article publié sur Le Plus l’année dernière, déclarait : « En toute incohérence frapper un adulte – même beaucoup plus fort que soi –, l’humilier verbalement est considéré comme une atteinte à ses droits et à sa dignité, alors que frapper un enfant – même tout petit – et l’humilier, peut être considéré comme normal pour un parent, si c’est pour le corriger et l’éduquer. »

Passons rapidement sur l’association plus que douteuse et pour le moins arbitraire de « frapper » et « humilier verbalement ».

Mettre sur le même plan la relation entre adultes et celle de l’adulte à l’enfant, c’est oublier un peu vite que toute personne n’est pas à éduquer. Si l’enjeu est bien de savoir si la fessée peut avoir des vertus éducatives, quelle pertinence peut-il y avoir dès lors à la mettre en parallèle avec les relations entre adultes ?

Un autre argument souvent avancé par les détracteurs de la fessée est qu’elle n’est qu’un défouloir pour les parents. La journaliste du Monde Gaëlle Dupont précise que « Les corrections sont souvent données en fonction de l’humeur du parent plus que des actes des enfants, et peuvent, de ce fait, servir davantage de défouloir aux adultes que d’outil d’apprentissage. »

On pourrait tout à fait inverser le raisonnement et se demander si la diabolisation de la fessée, n’est pas, pour une part, responsable de la contre-productivité des fessées données. Certains parents se l’interdisent tellement qu’ils finissent par se retrouver dans des situations, où poussés à bout, ils vont administrer à leurs enfants une fessée de défoulement qui n’aura aucun effet bénéfique, ni pour le parent qui va culpabiliser de n’avoir pas su se maîtriser ni pour l’enfant qui verra dans ce manque de maîtrise, au mieux une victoire sur l’adulte, au pire ce profond sentiment d’injustice que peut provoquer l’absence de sens.

Bref, on voit aisément que cet argument peut-être indifféremment utilisé par les deux parties et n’est donc absolument pas caractéristique des parents qui donneraient des fessées.

Un autre argument des anti-fessées consiste à lui dénier toute possibilité de faire sens pour l’enfant. Pour la psychanalyste Claude Halmos, « le but de l’éducation est que l’enfant se soumette aux règles parce qu’il en a compris le sens. La fessée ne lui apprend rien. »
En quoi donner une fessée empêcherait-il de comprendre les règles ? Cela sous-entendrait-il que seule la parole permet de les comprendre ? Les enfants ne transgresseraient donc jamais les règles une fois qu’ils les ont comprises ? L’éducation ne se transmet-elle pas aussi par l’exemple et la fessée ne peut-elle pas être envisagée comme une limite que l’on pose à l’enfant ?

« Non » répondent les spécialistes, il y a d’autres alternatives. Lesquelles ?

Pour Edwige Antier, « les alternatives sont la parole dans tous les cas, la diversion (pour les plus petits que l’on veut empêcher de faire certains gestes), l’éloignement du parent énervé et l’isolement de l’enfant en période de crise (pour les plus grands) ». Si avec ça, on n’éradique pas définitivement la violence, c’est à n’y rien comprendre.

En outre, le gros écueil dans la rhétorique des anti-fessée est que toute leur argumentation est englobante. La fessée est tout le temps prise dans un tout qui va « des punitions corporelles »  aux « châtiments corporels » en passant par « les coups », « les claques et les fessées », « la maltraitance physique » et j’en passe . Or toutes les études scientifiques ou sociologiques qu’ils citent à longueur de temps ne distinguent jamais fessées et violence domestiques.

Dire que la maltraitance est nocive pour les enfants et qu’il faut donc supprimer la fessée semble alors aussi ridicule que de dire que les paroles blessantes n’aidant pas l’enfant à se développer, il faut supprimer tout acte de parole dans l’éducation.

Enfin, on notera la tendance extrêmement réductrice et manichéenne des anti-fessées à opposer systématiquement « méthodes éducatives dites positives » et « fessées », comme si l’un ne pouvait pas aller sans l’autre.

Il va de soi que pour réussir l’éducation de ses enfants, mieux vaut ne pas être tout le temps sur le même mode. Etre constamment dans le reproche ou la sanction ne fonctionne sans doute pas, et l’enfant a besoin de faire confiance à ses parents pour obéir autrement que par crainte. Mais n’est-il pas possible d’allier les deux ?

« C’est ce que pense également le pédopsychiatre Maurice Berger, l’un des rares à préconiser la fessée. » explique Gaëlle Dupont. « Avec cependant des conditions très précises et complexes à réunir : elle doit être rare, non impulsive, ni trop douce ni trop forte et prendre place sur fond « d’habitudes relationnelles chaleureuses ».
Vite, en prison !

Et quand bien même, malgré la pauvreté des arguments, on resterait un pourfendeur de la fessée convaincu, quel besoin y a-t-il de légiférer là-dessus ? Ne risque-t-on pas de tout confondre ?

Pour Edwige Antier, non, pas question de s’arrêter là. Et la pédiatre de citer bien évidemment la Suède en exemple pour son interdiction de la fessée vieille de 30 ans. Elle serait, selon elle, un exemple comme le prouvent « ses résultats scolaires parmi les meilleurs en Europe » (parmi les pires et les plus en baisse, en réalité).

Trente ans après, la France est donc tout près d’épouser un modèle dont de Nombreux Suédois critiquent la pertinence (voir l’article « La Suède est-elle en train de créer une génération de petits cons ? » sur slate.fr)

Nous aimons bien, en France, nous tourner vers un modèle au moment même où beaucoup d’autres commencent à en cerner les limites. Trois ans après la social-démocratie à la Hollande, la France est peut-être en passe d’ interdire la fessée.

*Photo : wikicommons.

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