(Photo : capture du film « Salafistes »)

Interdit au moins de 16 ans. C’est déjà mieux. François Margolin et Lemine Ould M. Salem, les réalisateurs de Salafistes, ont remporté une victoire. Jeudi dernier, le juge des référés du tribunal administratif de Paris a en effet revu à la baisse l’âge minimum pour voir ce documentaire sorti le 27 janvier dans une poignée de salles seulement. Et pour cause : jugeant certains passages d’une « extrême violence », le ministère de la Culture en avait réservé l’accès aux 18 ans et plus, limitant drastiquement par là-même sa diffusion publique. La décision de l’alors encore ministre Fleur Pellerin était bien évidemment politique, étant donné le propos objectivement sulfureux du film, dans un contexte de post-attentats.

Salafistes, c’est ne pas du décaféiné. On a affaire là à ce que les sociologues nomment le « discours de l’acteur », corsé, sans filtre. Ici, à l’exception du montage, censé ne pas laisser place au doute, l’« appareil critique » se situe dans l’intelligence des spectateurs. Elle est d’autant plus requise qu’il est question de « justice », d’un bout à l’autre, et les moyens pour l’établir sont ceux de la charia, celle des châtiments corporels, comprenant amputations et lapidations. Mais les moyens employés, justifiés par la fin en bonne logique purificatrice, sont surtout ceux du djihad, autrement dit ceux de la guerre totale contre les « mécréants » – un djihad très éloigné de la notion non violente d’« effort intérieur », parfois survendue aux fins d’atténuer les ravages causés dans l’opinion occidentale par les exactions de l’Etat islamique et autres organisations de même nature.

Pour archaïque qu’il paraisse, l’islam de Salafistes n’en est pas moins révolutionnaire. Il prétend être l’alternative indépassable au « communisme », au « socialisme », à la « laïcité » et certainement au libéralisme. Le monde a tout « essayé », c’est au tour de l’islam, affirme un jeune imam de Nouakchott, la capitale mauritanienne. En 2030, la population musulmane aura doublé, passant à trois milliards d’individus, s’attend-il. Le nombre fera son office, doit-on comprendre.

Sous le régime de la « police islamique »

Le documentaire de 1h11 a été tourné entre 2012 et 2015, à Gao et Tombouctou au Mali, ainsi qu’en Mauritanie et Tunisie. Il est entrecoupé d’images de propagande de Daech, qui évoquent tout à la fois la Shoah par balles et le trash de la saga Mad Max. Ces « pastilles » illustrent les propos des cheikhs, imams et chefs militaires islamistes d’obédience salafiste et se revendiquant comme tels, parlant doctement face caméra. Des paroles et des actes.

En 2012 dans le nord du Mali investi par les djihadistes d’Aqmi, du Mujao et d’Ansar Dine[1. Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique), Mujao (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest), Ansar Dine (les défenseurs de la religion).], c’est Lemine Ould M. Salem, l’un des deux réalisateurs, qui nous envoie une « carte postale » du djihad. Au début, tout est comme bon enfant dans les rues de Gao. On y suit dans sa tournée un individu affichant deux de tension. C’est un membre de la « police islamique », une mention inscrite en français et en arabe, en blanc au dos de son gilet sans manches bleu marine, pareil à celui des facteurs. La musique planante du Malien Ali Farka Touré, blues grand désert, annoncerait plutôt des langueurs extatiques, mais c’est d’autres extases, affreusement austères, qui nous sont servies. Par exemple, l’amputation au couteau de la main d’un voleur, suivie de la réaction du châtié, qui affirme, alité, dans les vapes : « Une fois rétabli, je serai anobli et toutes mes fautes seront effacées. »

Le chef d’Aqmi au Mali à cette époque, tué par l’armée française en mars 2014, Omar Ould Hamada, barbe de musulman teinte au henné pour se distinguer des juifs et des chrétiens comme il était de coutume au temps du prophète Mohammed, précise-t-il, déclare dans un parfait français, à la fois doux et rocailleux : « Depuis que le djihad a commencé, même les petites filles sont voilées. Depuis que les lapidations et les amputations ont commencé (…), alhamdulillah (que Dieu soit loué), il n’y a plus de vol. » Boire de l’alcool est puni de 40 coups de fouet la première fois, de 80 en cas de récidive – « Je suis là à cause de la Bavaria. – Pardon ? demande l’intervieweur, Lemine Ould M. Salem. – La canette de bière Bavaria, répond le buveur fautif. On doit me frapper à cause de mon péché. » Le célibataire qui fornique en sera quitte, lui, pour 100 coups de fouet, mais le marié paiera de sa vie l’adultère.

Nous voici à Tombouctou, où « le Touareg a tué le pécheur Bozo volontairement ». Sentence : la mort (la mère de la victime aurait pu demander un dédommagement comme le prévoit la charia et laisser ainsi la vie sauve au coupable, mais elle opté pour la loi du talion). Un chef d’Ansar Dine justifie ces pratiques : « Nous avons juste restauré la religion de Dieu, nous avons réussi à supprimer les injustices. »

En France, le ministère de la Culture, en prohibant Salafistes aux moins de 18 ans, entendait écarter des salles les plus jeunes et parmi eux possiblement les plus réceptifs à la propagande djihadiste. Un souci somme toute légitime. Si ce que montre ce film doit être reçu avec la distance qui permet de le contextualiser, il peut aussi et indirectement, inciter à la haine des musulmans ou, au contraire, rendre le djihad sinon sympathique, du moins compréhensible face à tant d’« injustices » dont les musulmans, nous disent les prédicateurs interrogés, sont les victimes.

L’Occident pensé comme le fautif

L’un de ces prêcheurs, coiffé d’un turban noir, vêtu d’un seyant boubou bleu ciel et marron, s’appelle Mohamed Salem Majlissi, un Mauritanien portant petite barbe au menton (il sera arrêté à l’été 2015). Cet habile tchatcheur donne quitus à Daech, justifie les égorgements, approuve les tueries et attentats survenus en France en 2012 et 2015, connaît les noms de leurs auteurs, semble proche d’eux comme s’il les avait eus la veille au téléphone. Mohamed Merah ? Il a fait « justice », décrète-t-il, mais il prend garde de ne pas lui attribuer l’assassinat des écoliers de l’école juive de Toulouse, car « Dieu interdit qu’on tue des innocents », et encore moins des « enfants ». Des frères Kouachi, il dit : « Charlie Hebdo a eu ce qu’il méritait, il dépassait les bornes. » Cynique, il enchaîne : « Si la liberté d’expression existe (pour Charlie Hebdo), alors elle existe aussi pour les frères Kouachi. »

Sur l’Occident, les juifs, la colonisation, le religieux mauritanien avance des choses qu’on entend aussi en France et en Europe avec plus ou moins de nuances, dans la sphère islamiste comme dans la mouvance tiers-mondiste. « Les Occidentaux ont suscité en nous la haine, dit-il. Merah est le fruit épineux que la France a cultivé avec sa politique coloniale. » On en connaît qui feraient leur cette dernière affirmation. De fait, à la sortie du cinéma parisien qui vient de projeter Salafistes, une jeune femme semble être en partie d’accord avec ce point de vue valant explication sinon excuse, comme dirait Manuel Valls : « La France a colonisé l’Algérie, elle ne peut pas faire comme si tout cela n’avait pas existé et s’étonner aujourd’hui des conséquences violentes », argumente-t-elle. Pernicieuse est la propagande du prédicateur qui, à la sentence de mort, ajoute la morale sartrienne et, dernièrement, hessélienne : nous vous tuons, mais c’est vous les coupables, dit-il en substance. A propos d’Israël, lui, à moins que ce ne soit une autre figure salafiste du film, tient un raisonnement d’ado insolent : « Si Israël est considéré comme un Etat malgré ses crimes, pourquoi l’Etat islamique ne serait pas lui aussi un Etat ? »

Salafistes montre l’horreur engendrée par une idéologie d’anéantissement de l’autre. Ce documentaire peut toutefois pousser certains à considérer que l’Occident est le principal fautif de ce qui (lui) arrive. Là est le grand rendez-vous moral du spectateur : ne pas détester l’autre, justement, mais ne pas s’accabler non plus. Exactement ce à quoi nous engagent les auteurs du film lorsqu’ils apposent en exergue de leur œuvre : « C’est une fraction minoritaire de l’islam qui nous fait la guerre, ce sont les salafistes. »[2. Dans le film, le terme « salafistes » fait référence à une doctrine islamique littérale, qui nourrit tant le salafisme djihadiste (de combat) que le salafisme quiétiste (non violent). Les auteurs montrent toutefois que le salafisme dit quiétiste produit ici des discours pouvant non seulement mener à la violence (envers les juifs et les homosexuels, notamment), mais par ailleurs les justifier.] En toute fin, l’audacieux contraste musical introduit par la musique d’Ali Farka Touré sur des images de mort, s’arrête et fait place au son réel. Un gazouillis de moineau dans Gao nous sort de la cage islamiste. Sur ce, en quelques mots, un vieux musulman « à qui on ne la fait pas », envoie balader les djihadistes.

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