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Berlin: la chasse aux trésors opératiques

"Der Schatzgräber" (Le Chasseur de trésor), en Allemagne

Berlin: la chasse aux trésors opératiques
Michael Laurenz (le Fou) et Elisabet Strid (Els) dans Der Schatzgräber, Deutsche Oper Berlin, mai 2022. Image © Monika Rittershaus.

Franz Schreker : vous connaissez ? Ce compositeur d’opéras incarnait l’essence même de l’esthétisme décadent de la Vienne de la Belle Époque. Après la Première Guerre mondiale, ses opéras rivalisaient avec ceux de Richard Strauss auprès du public germanophone. Et puis, la mode a changé… et puis, Schreker était juif… Une reprise éblouissante de son opéra le plus populaire au Deutsche Oper de Berlin, dans une coproduction avec l’Opéra national du Rhin à Strasbourg, permet de redécouvrir ce compositeur dont la réputation posthume prend une revanche éclatante sur le temps, comme sur la cancel culture d’une époque terrible.


Quels étaient les compositeurs d’opéras les plus populaires dans le monde germanophone dans les années 1920 ? Richard Strauss, bien entendu, mais aussi l’Autrichien, Franz Schreker, dont le nom est aujourd’hui moins familier mais qui, à l’époque, était presque aussi connu que celui de son contemporain allemand. Il est difficile de parler de Schreker sans avoir recours à des étiquettes comme « post-wagnérisme » ou « romantisme tardif », voire « Jugendstil musical ». Souvent qualifiée de « décadente » – par ses admirateurs, à notre époque, et par ses pires ennemis, à la sienne – son œuvre appartient pleinement à cet âge d’or culturel viennois qui marque la fin de l’empire habsbourgeois. Elle a toute sa place à côté de Klimt, Schnitzler et Freud. Il connaissait personnellement les autres grands compositeurs de son époque : Mahler, Schoenberg, Berg et Zemlinsky. Son opéra le plus populaire de son vivant, Der Schatzgräber (Le Chasseur de trésor), vient d’être repris au Deutsche Oper de Berlin dans une mise en scène qui, bien qu’un brin minimaliste, met en valeur la richesse symbolique du livret, écrit par le compositeur lui-même, ainsi que le talent des interprètes principaux, et permet d’apprécier pleinement toute la luxuriance de l’orchestration de Schreker.

Daniel Johansson (Elis), Doke Pauwels (La Reine) et Tuomas Pursio (Le Roi) dans Der Schatzgräber, Deutsche Oper Berlin, mai 2022. Image © Monika Rittershaus.

Entre Eros et Thanatos

Ce dernier naît en 1878 à Monte-Carlo où son père, un Juif originaire de Bohême, converti au christianisme et marié avec une aristocrate autrichienne appauvrie, pratique l’art du portrait photographique. Après la mort prématurée du père, la famille s’établit à Vienne où le jeune Franz suit des cours de musique en se spécialisant progressivement dans la composition. Son premier grand succès arrive en 1912 avec l’opéra, Der ferne Klang (Le son lointain), un mélange typiquement schrekérien de conte de fées médiévalisant et d’érotisme moderne. Le héros est un musicien qui poursuit à travers le monde un son mystérieux insaisissable. C’est ainsi qu’il abandonne sa fiancée qui est obligée de se tourner vers la prostitution. Fait surprenant pour l’époque, l’œuvre comporte une scène dans un bordel. 

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Son chef-d’œuvre peut-être est Die Gezeichneten (Les Stigmatisés), représenté pour la première fois en 1918. Sur une île près de Gênes, un noble richissime mais bossu a créé un paradis luxueux que d’autres artistocrates utilisent pour des orgies avec des jeunes femmes qu’ils enlèvent. Le laideron-créateur tue son rival pour l’amour d’une jeune beauté mais se trouve rejeté par elle. Ce mélange d’esthétisme et de sexe devient désormais la marque de fabrique de Schreker. Le temps fort de sa carrière arrive avec Der Schatzgräber, dont la composition, entamée en 1915, se termine en novembre 1918, et dont la première représentation a lieu à Francfort en 1920. La renommée qu’apporte le succès de cet opéra le mène de Vienne à Berlin où on lui propose des postes de directeur d’école et de professeur de composition. Pourtant, au cours de la nouvelle décennie, l’esthétique schrekérienne cesse d’être à la mode. Y succède l’expressionisme exacerbé du Wozzeck de Berg, produit pour la première fois en 1925, et la Nouvelle Objectivité qu’incarne Die Dreigroschenoper (L’Opéra de quat’sous) de Weill et Brecht de 1928. Le style de Schreker se transforme néanmoins. Christophorus oder Die Vision einer Oper (Christophorus ou la vision d’un opéra), qui pousse ses thèmes habituels jusqu’au paroxysme, est aussi une réflexion presque « postmoderne » sur la composition d’un opéra. Écrit entre 1925 et 1929, la première représentation de l’œuvre, programmée en 1933, a été annulée sous la pression des chemises brunes et n’aura lieu qu’en 1978. Son dernier opéra, Der Schmied von Gent (Le Forgeron de Gant), de 1932, montre un Schreker qui évolue vers un style orchestral plus épuré et une dramaturgie plus ouverte au registre comique. Inévitablement, les nazis n’ont pas oublié son ascendance juive. En 1932, il est évincé de ses deux postes à Berlin et y meurt en 1934 à 55 ans, le cœur brisé. La nuit d’horreur tombe sur le monde et la nuit d’oubli sur l’œuvre de Schreker.

L’art, seul salut de l’homme

La redécouverte de Schreker commence graduellement dans les années 50. En 1988, la reprise sur scène de son opéra le plus populaire de son vivant montre que le compositeur est définitivement de retour. Le drame de Der Schatzgräber est centré sur le destin tragique de deux amants. Elis est un ménestrel itinérant qui possède un luth magique permettant de découvrir des trésors perdus. Els, la fille d’un aubergiste, est obsédée par des bijoux. Petit à petit, elle s’est procuré tout un ensemble de joyaux appartenant à la Reine par l’intermédiaire de ses fiancés successifs. Après avoir joué son rôle, chacun d’entre eux a été assassiné sur les ordres d’Els par le domestique de l’auberge, qui est amoureux d’elle. Mais lors de l’assassinat de son fiancé le plus récent, le dernier bijou de l’ensemble, un collier magnifique, a été perdu dans la forêt. Pendant ce temps, la Reine languit de la disparition de ses joyaux qui apportent énergie vitale et jeunesse à celle qui les possède. Le Roi, conseillé par son Fou à qui il promet d’accorder l’épouse de son choix, fait chercher Elis et son luth magique pour retrouver les trésors perdus. Au cours de l’intrigue, Elis et Els se rencontrent et tombent amoureux l’un de l’autre. Afin de ne pas être démasquée comme coupable, Els fait voler son luth à Elis, avant d’être obligée de lui livrer les bijoux perdus afin de le sauver de l’accusation d’avoir assassiné son dernier fiancé. Lors d’une fête à la cour pour célébrer la récupération des bijoux, Elis est contraint d’avouer qu’il n’a pas retrouvé le collier grâce à son luth magique, et le Prévôt du Roi révèle la criminalité d’Els. Cette dernière est condamnée à mort mais sauvée par le Fou qui la réclame pour épouse. Le nouveau couple est exilé loin dans la forêt. Un an plus tard, le Fou fait venir Elis : Els est mourante. Le ménestrel accompagne les derniers instants de sa bien-aimée en la berçant d’une chanson qui évoque un paysage merveilleux où ils marchent l’un à côté de l’autre. 

Michael Laurenz (le Fou) et Elisabet Strid (Els) dans Der Schatzgräber, Deutsche Oper Berlin, mai 2022. Image © Monika Rittershaus.

Élis et Els, ainsi que l’indique la similarité de leurs noms, sont comme les deux faces d’une même médaille. Els incarne une soif exacerbée de vie et de beauté qui conduit à la cruauté et à la mort. Elis représente l’artiste visionnaire voué à une quête sans fin. Attirés irrésistiblement l’un vers l’autre, ils ne peuvent trouver l’union parfaite que dans la mort. La fin de l’opéra rappelle celle du Tristan et Isolde de Wagner où l’homme meurt dans les bras de la bien-aimée, leur amour ne pouvant être consommé que dans l’au-delà. Mais chez Schreker, c’est le chant de l’artiste qui évoque les bonheurs de l’autre monde. Est-ce une réalité ou une illusion ? Comme le Wagner de Parsifal, Der Schatzgräber est préoccupé par la rédemption – l’Erlösung. Mais Schreker, à la différence de son illustre prédécesseur, ne peut pas la chercher dans une forme de mystique chrétienne. Les paroles finales sont prononcées par le Fou : « Ce qui, sur terre, se flétrit dans le renoncement et le chagrin va, au Ciel, prospérer dans le bonheur et la joie. » Le Fou a certes pris le chemin d’une certaine sagesse, mais il reste un Fou. Ce Ciel représente-t-il la vie après la mort ou l’illusion artistique qui console ? Seul l’art est tangible, sous sa forme la plus complète, l’opéra. 

La production du Deutsche Oper est tout à fait digne de la vision opératique de Schreker. La soprano suédoise, Elisabeth Strid, réussit à incarner à merveille toute la complexité de son personnage, Els : tout à tour séduisante, manipulatrice, naïve, cruelle, exaltée et, à la fin, digne de pitié. Son compatriote, Daniel Johansson, est un Elis héroïque et digne. L’Allemand, Thomas Johannes Mayer, est un Prévost tiraillé entre sa passion pour Els et son sens du devoir, tandis que Michael Laurenz apporte au rôle du Fou toute la profondeur de ce personnage qui, au cours du drame, surmonte ses propres passions pour acquérir une lucidité rare. L’orchestre, sous le bâton de Marc Albrecht, est tout simplement magnifique. La mise en scène de Christof Loy fait preuve d’une grande économie de moyens pour laisser parler le drame sans fariboles ni fioritures. Seul hic : ici comme ailleurs, il semble difficile de nos jours de monter un opéra sans affubler certains personnages d’uniformes fascistes. Cela a au moins le mérite d’atténuer le médiévalisme folklorique de l’histoire. Et pendant l’intermède orchestral qui accompagne la nuit d’amour d’Elis et d’Els, on assiste à une orgie, d’ailleurs bisexuelle, sur scène. Comme si on disait : « C’est du Schreker, on va donc renforcer le côté décadent. » En même temps, c’est vrai, c’est bien du Schreker. 

Pour ceux qui désirent assister à cet opéra, il y aura des représentations à Strasbourg et à Mulhouse à l’automne. Marc Albrecht a déjà enregistré l’œuvre avec De Nederlandse Opera en 2012, et il existe un autre enregistrement de Gerd Albrecht avec le Hamburgischen Staatsoper datant de 1989.


Franz Schreker, Die Schatzgräber. Mise en scène : Christof Loy ; Décors : Johannes Leiacker ; Costumes : Barbara Drosihn ; Éclairage, Olaf Winter. 

Avec Tuomas Pursio (Le Roi), Doke Pauwels (La Reine), Clemens Bieber (Chancelier), Michael Laurenz (Le Fou), Thomas Johannes Mayer (Le Prévôt), Seth Carico (Junker), Gideon Poppe (Schreiber), Daniel Johansson (Elis), Stephen Bronk (Wirt), Elisabet Strid (Els).

Direction musicale : Marc Albrecht ; L’Orchestre et le Cœur du Deutsche Oper Berlin.
Représentations à Berlin les 1, 6, 10, 14 mai et les 4 et 11 juin.

Représentations à Strasbourg et Mulhouse entre le 28 octobre et le 29 novembre.

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est directeur adjoint de la rédaction de Causeur.

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