« Il ne faut pas se moquer des riches, on ne sait jamais ce qu’on peut devenir. » À en juger par le psychodrame national déclenché par les tribulations belgo-russes de Gérard Depardieu, les Français n’ont pas suffisamment médité cet aphorisme que l’on doit, selon l’ami André Sénik, à un lointain cousin de Cyrano, le commissaire San-Antonio. Encore qu’à y regarder de près, la France ne se moque pas des riches : elle les déteste, les méprise, les jalouse ou les admire – et parfois tout cela à la fois. Une chose est sûre : avec l’argent, on ne rigole pas. D’ailleurs, on n’en parle pas, en tout cas pas du sien. Ça ne se fait pas. Sur la question, nous sommes aussi puritains que les Américains sur le sexe. Hypocrites et obsédés. C’est peut-être le principal échec de Nicolas Sarkozy : il s’était mis en tête de réconcilier les Français avec l’argent. Il semble qu’il ait raté son coup.

A-t-on eu droit, comme le proclament tous ceux à qui on ne la fait pas, à l’une de ces fausses polémiques destinées à divertir le bon peuple pour lui faire oublier la dureté des temps et éviter de lui parler des vrais problèmes ? À traîner dans les bistrots (y compris dans ces cafés du Commerce que sont les talk-shows de radio et de télévision), on a plutôt l’impression que la querelle passionne l’opinion. Depardieu est-il un salaud ou une victime ? Un déserteur ou un homme en état de légitime défense fiscale ?  Sur ces questions, nous avons tous notre petite idée, et même plusieurs qui coexistent ou se succèdent – il doit être permis d’être partagé ou hésitant.

Schématiquement, on peut distinguer deux positions. Les uns, agacés par cette « chasse aux riches » − dans laquelle l’aspiration égalitaire est souvent le masque de l’envie et l’appel à la solidarité le visage aimable de la détestation de tout ce qui dépasse − redoutent qu’une fiscalité confiscatoire finisse par décourager toute initiative et bouter les talents hors de France. Les autres, rappelant que nombre des candidats à l’expatriation fiscale ont bénéficié des largesses étatiques, affirment que c’est une question de common decency, qu’on ne quitte pas le navire par gros temps et que les privilèges confèrent des obligations. En vérité, tous ont un peu raison, ce qui signifie que tous ont un peu tort[1. Penchant plutôt, pour ma part, pour la première position, je n’en juge pas moins légitimes certains arguments employés par certains détracteurs de Depardieu – dont Philippe Torreton, qui s’est illustré par sa vindicte bête, ne fait pas partie.].

Quoi qu’il en soit, à réduire le débat à un affrontement entre droite et gauche, riches et pauvres, possédants et prolétaires, ou même entre gagnants de la mondialisation qui peuvent s’offrir le luxe de l’exil fiscal et perdants scotchés à un territoire et, par la même occasion, aux bienfaits dispensés par l’État, on risque de passer à côté de l’essentiel. Si l’on en croit les sondages, l’opinion est bien plus partagée que ce qu’on aurait pu penser (et que les médias qui communient aujourd’hui dans l’indignation « anti-riches », comme ils le faisaient hier dans l’admiration benête) et de façon plus aléatoire : on peut appartenir aux couches les moins favorisées et trouver que « Gégé » et les autres ont bien raison. Du reste, la fuite devant l’impôt n’est pas l’apanage des plus riches et des saute-frontières : pour ne citer qu’un exemple, l’artisan qui travaille au noir peut être considéré comme un évadé fiscal de l’intérieur.

Les clivages classiques, même s’ils recèlent une part de vérité, ne suffisent donc pas à comprendre ce qui se joue en profondeur : une véritable crise de l’identité collective française. En effet, comme l’observe François Lenglet dans le passionnant entretien qu’il nous a accordé, la fiscalité ne saurait être réduite à un domaine technique dans lequel la pertinence d’une mesure s’apprécie à la seule aune de son efficacité économique. Certes, nous avons tous appris à l’école que le bon impôt est celui qui rapporte – et l’idée d’un impôt purement symbolique, voire éventuellement punitif, ne laisse pas d’être déplaisante. De ce point de vue, la naissance de la fameuse taxe à 75 %, sortie du chapeau du candidat François Hollande en fin de campagne pour enrayer la progression de Jean-Luc Mélenchon, témoigne d’un cynisme fiscal de fort mauvais aloi. Reste que la fiscalité est en quelque sorte la feuille de route de la nation. L’impôt n’est pas seulement le moyen de financer des hôpitaux ou des écoles, il est aussi l’instrument de la redistribution, c’est-à-dire la matérialisation du contrat social qui définit les droits et les devoirs de chacun.

Seulement, ce contrat social, à la différence du contrat tout court, n’est pas uniquement une affaire de rapports de force et d’intérêts bien compris, de chiffres et de clauses. Il se nourrit aussi, et même surtout, d’affects, de culture, d’histoire, de langue, bref de tout ce qui fait qu’un entrepreneur strasbourgeois contribue plus volontiers à l’éducation d’un jeune Marseillais plutôt qu’à celle d’un habitant de Kiel.

En d’autres termes, il en va de l’impôt comme du contrat social : ils n’existent pas sans coercition, et pas non plus sans consentement.

C’est ainsi, en tout être humain, y compris celui qui n’a pas de mots assez durs pour fustiger la « sécession des riches », l’égoïsme le dispute à la générosité. Si on ajoute que la plupart des gens font passer l’intérêt de leurs enfants avant celui de leurs concitoyens inconnus, on comprend que toute politique fiscale repose partiellement sur la coercition. Dans un livre paru il y a deux ans, Peter Sloterdijk en appelait à une reformulation de l’impôt dans les termes du don. Ce projet aux accents utopiques est peut-être moins séduisant qu’il n’y paraît. En effet, contrairement à la charité, la solidarité nationale repose sur la possibilité d’une distance minimale entre concitoyens. Ou alors, un pays fonctionnerait comme une grande famille : on imagine difficilement pire cauchemar.

Nombre de raisons « objectives » expliquent que le consentement des plus favorisés semble aujourd’hui faiblir – encore qu’on ne sache pas dans quelle mesure, car on devrait peut-être s’intéresser aussi à tous ceux qui pourraient partir et ont choisi de rester. La première est tout simplement qu’ils ont la possibilité de le faire, grâce à l’effacement des frontières et, plus généralement, aux mécanismes européens mis en place ou approuvés par ceux qui, abhorrant les effets dont ils chérissent les causes, s’indignent aujourd’hui que certains en profitent. Il est pour le moins absurde de montrer du doigt ceux qui franchissent une frontière pour des raisons fiscales après avoir braillé sur tous les tons que rien n’était plus merveilleux que l’Europe sans frontières, prélude au monde du même nom.

Mais si l’entrepreneur strasbourgeois rechigne à payer pour le jeune Marseillais, c’est aussi parce qu’il ne croit pas, ou plus, que chacun contribue à proportion de ses facultés et reçoit à hauteur de ses besoins, ce qui est la définition même de la justice sociale. Ce sont toujours les mêmes qui bossent, grogne l’un. J’étais foutu à la naissance, rétorque l’autre. Alors on peut s’agacer de la propension française à lorgner sur l’assiette (ou la voiture, ou la maison) de son voisin, dénoncer les excès de l’égalitarisme. Force est d’admettre que cet égalitarisme, s’il  s’enracine dans notre passé révolutionnaire, a bien quelque chose à voir avec le recul de ce qu’on appelle l’« égalité des chances ». Quand la réussite n’est plus la récompense du mérite mais un privilège, les parents ne peuvent plus se dire que s’ils en bavent, ça ira mieux pour leurs enfants; et le jeune Marseillais a quelques raisons de penser qu’il vit dans une société injuste. Dans cette perspective, ce ne sont pas les inégalités en tant que telles qui posent problème, mais le blocage de l’ascenseur social qui fige les hiérarchies économiques et sociales de départ, privant le fils de pauvre de tout espoir d’accéder au sommet. À moins de gagner au Loto, seule façon de réconcilier richesse et démocratie. On conviendra que la France mérite des rêves plus exaltants.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°54 de décembre 2012. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

*Montage: Tjebbe van Tijen / Imaginary Museum Projects.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.