Il y a encore quelques jours, un clandestin fraîchement débarqué en France aurait pu croire que la croissance était un crime odieux sévèrement puni par la loi et que le seul fait de prononcer ce mot pouvait attirer de graves ennuis. Et puis le changement vint et, tout d’un coup, les gens n’ont plus que le mot « croissance » à la bouche. En revanche, parler de rigueur voire d’austérité est devenu sacrilège.

Rétrospectivement, cela permet de comprendre l’une des bizarreries de l’ancien régime sarkozyste. Le mot « rigueur » y était tabou. Cette étrangeté donnait lieu à un jeu amusant qui n’est pas sans rappeler le « ni oui ni non » : d’un côté les journalistes essaient de faire dire à un ministre que le gouvernement mène une politique de rigueur, de l’autre leur victime emploie tous les synonymes possibles pour, en même temps, expliquer que les caisses sont vides et le pays au fond du trou sans jamais prononcer le mot fatidique. Cela a permis à France24 d’annoncer en juin 2010 un incroyable scoop : Claude Guéant avait prononcé le mot interdit dans une interview au Financial Times ! Ceux qui connaissent les règles du « ni oui ni non » savent s’il est permis de prononcer le mot qui tue dans une langue étrangère.

Depuis, le couple infernal « rigueur/relance » a été remplacé par « croissance/austérité » et ç’aura été un double succès du candidat Hollande de s’approprier le premier, plein d’espoir, et de coller à son adversaire le second, menaçant et sourcilleux. Ce genre de manœuvre de propagande est bien évidemment de bonne guerre, d’autres l’ont fait avec les termes « patriote », « sécurité » ou « amour de la France ». Le problème ne porte donc pas sur l’utilisation de tel ou tel mot mais sur le sens qu’on lui donne. En réalité, aucun gouvernement ne s’est prononcé contre la croissance. Personne, hormis quelques Khmers Verts, ne prêche la décroissance. Le vrai débat n’a pas porté sur l’accroissement du PIB mais plutôt sur la meilleure manière d’y arriver, sachant que la plupart des économies européennes sont surendettées. Pour schématiser, deux propositions sont sur la table. François Hollande et d’autres proposent d’injecter de l’argent dans les budgets étatiques et européens pour créer une demande privée (essentiellement par les allocations et les salaires des fonctionnaires) et publique (projets d’infrastructure, recherche et développement). Le point faible de cette option est son financement : les Etats étant, justement, trop endettés, il faut alors créer de la monnaie. Peu importe comment on habille cette mesure, on doit alors faire marcher la planche à billets.

Dans le camp d’en face, la chancelière Merkel (plus exactement la CDU et ses alliés du Parti Libéral Démocrate) rappelle que ce remède risque d’être plus grave que la maladie – certes très préoccupante – dont souffrent la plupart des membres de la zone euro. Aujourd’hui, les traités européens sur la Banque Centrale interdisent un prêt direct aux gouvernements. La BCE prête aux banques privées qui prêtent à leur tour aux trésors en prélevant une commission au passage. Plusieurs acteurs politiques, de Mélenchon à Marine le Pen en passant par Nicolas Dupont-Aignan et Arnaud Montebourg, s’insurgent contre cette pratique qui enrichit les banques intermédiaires et souhaiteraient donc revenir à la situation qui prévalait avant les années 1970. Cette proposition semble tomber sous le sens… Mais l’une des conclusions – généralement admises – de la crise des années 1970, celle-là même qui a mis fin aux Trente glorieuses, était que les politiques abusent lorsqu’ils peuvent créer de la monnaie à volonté et arroser leurs électeurs en utilisant la planche à billets. Et voilà comment on a obéré l’avenir d’un continent pour gagner les cantonales à Brest ou à Dortmund.

Il y a une trentaine d’années, tels des obèses posant un cadenas sur leur garde-manger, les politiques ont décidé de confier aux marchés et aux acteurs privés le soin de fixer le prix de l’argent afin de rationaliser son utilisation. Aujourd’hui, leurs héritiers crient au scandale en pointant (avec raison) les énormes défaillances du système bancaire mondial et demandent (de leur confier (de nouveau) les clés de la planche à billets.

Les plus obtus des libéraux sont bien sûrs grotesques quand ils évoquent, à chaque fois qu’on veut tempérer l’orthodoxie monétaire de Francfort, le sceptre d’une inflation à trois chiffres telle que l’a connue l’Allemagne dans les années 20. Est-ce cependant une raison suffisante pour retrouver l’inflation à deux chiffres des années 70 ?

*Photo : Robin Hood Tax

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