En général, quand on se penche au-dessus des caisses de bouquinistes, il est hélas assez fréquent de savoir que quelqu’un vient de mourir et que ses proches viennent de vendre sa bibliothèque, parce que les livres, c’est encombrant et ça ne vaut rien.

Chez ce bouquiniste de Rouen qui disposait quelques caisses sur le marché, c’était un amateur de littérature ésotérique et vaguement complotiste, dirait-on aujourd’hui, qui devait avoir cassé sa pipe récemment. Abellio, Parvulesco, et De Roux voisinaient en rangs serrés.

A travers les Oeillets…

J’ai toujours beaucoup aimé de Roux. J’ai un peu connu Parvulesco (Jean) que les cinéphiles ont pu voir dans de petit rôles chez Rohmer dont il était l’ami. D’ailleurs, j’ai tous ses livres ou presque publiés chez Trédaniel, dédicacés avec son écriture impossible et merveilleuse qui occupait toute la page de garde. Parvulesco était aussi ami avec de Roux et tous les deux partageaient le rêve d’un gaullisme révolutionnaire et mondial qui aurait enfin permis à la France de remplir sa mission historique et transcendantale. Plus le temps passe, plus je trouve que ce sont de merveilleux écrivains et des théoriciens tragiquement fumeux. Quant à Abellio, je crains qu’il ne soit même plus très lisible et le feuilletage de La Fosse de Babel en édition originale de la NRF (5 euros) me l’a hélas confirmé. L’hermétisme cagoulard et polytechnicien, ça vieillit mal.

Finalement, j’ai prix deux Dominique de Roux que j’avais déjà mais là, ils étaient dans leur première édition.

D’abord Le Cinquième Empire (Belfond 1977). Le roman a paru deux semaines avant la mort prématurée de l’écrivain d’une crise cardiaque. Le Cinquième Empire est un véritable requiem pour l’Occident qui s’appuie sur le mythe fondateur de l’histoire portugaise, l’espérance messianique que tout un peuple place dans un roi disparu au combat il y a quatre siècles et qui viendra un jour de brume à Lisbonne rendre sa grandeur passée au Portugal. Dominique De Roux assista à la révolution des Oeillets, le 25 avril 1974 et il rencontra les différents protagonistes des guerres d’indépendance qui faisaient rage dans les colonies portugaises d’Afrique. Il fut fasciné par le destin éminemment poétique de ce pays perdu dans la contemplation de lui-même, en proie à cette tristesse atlante, la saudade.

Le Cinquième Empire est le roman de cette fascination. Un Français, sans état-civil, est commandité par une organisation secrète et toute-puissante de Lisbonne. Il aura pour mission de rencontrer les proconsuls militaires en Afrique pour savoir s’ils sont prêts à renverser la dictature.

Mêlant personnages et faits historiques à l’invention pure, Dominique De Roux réussit une expérience unique : donner à voir l’envers de l’histoire contemporaine par une méditation onirique sur le destin d’un pays symbole : « Rien n’est plus subversif quand on avance sur un tapis de feuilles mortes. Portugal, l’ultime automne de l’Occident. »

Entre maudits…

Ensuite, je me suis laissé tenté par La mort de L.F Céline (Christian Bourgois, 1966). De Roux, éditeur des grands maudits comme Pound ou Gombrowicz, avait besoin de la figure du grand maudit de Meudon pour parler du crépuscule du gaullisme. Comme d’habitude, il ne s’agissait pas pour lui de traiter de son sujet et de nous donner une biographie autorisée ou même un essai sur l’écrivain mais plutôt d’interpréter la disparition de Céline, cinq ans plus tôt, comme un phénomène révélateur, de prendre la mesure d’une absence dont les contours révélaient la vacuité inédite de l’époque et l’effacement aussi discret qu’accéléré de la France des années soixante. Bref, de faire une élégie au lance-flammes : « En France, nous sommes en territoire ennemi. D’ailleurs partout nous sommes en territoire ennemi. Il ne s’agit plus pour les écrivains d’une compétition pour la littérature et la poésie, mais d’une lutte pour exister. »

Et après un bref regard sur les deux livres, marqué chacun deux euros, le bouquiniste a conclu : « Je vous fais les deux pour le prix d’un. »

Ces temps-ci, l’essentiel, c’est donné.

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