Dans un pays où la grande majorité des Français se veut progressiste par habitude et conformisme, et une minorité agissante s’assume réac, d’où vous vient le cri du cœur de votre livre Conservateurs, soyez fiers ! (Plon, 2017)?

Je ne supporte plus que ce mot de « conservateur », un des plus beaux de la langue française, soit péjoratif pour la plupart de nos concitoyens. Dans l’imaginaire national, être conservateur paraît une tare, un déshonneur. Aux yeux de beaucoup, conservateur signifie fermé, dur, rigide, frileux et routinier. C’est un reproche et un blâme qu’on lance à la figure pour vous faire douter de vous-même et vous discréditer. Il y a là une exception française très pénible. Dans le monde anglo-saxons, au contraire, les conservateurs portent beau et ont pignon sur rue. En Grande-Bretagne, être conservateur est valorisant. Le Parti conservateur s’appelle ainsi depuis 1834 sans discontinuer. Rien de tel en France. Depuis un siècle, dans notre pays, plus personne ne se revendique comme conservateur. Le phénomène s’est accéléré depuis une quarantaine d’années. L’expression de guerre des Anciens et des Modernes n’est plus pertinente, car elle suppose des belligérants qui s’affrontent. Or, du côté des Anciens, il n’y a plus de belligérants depuis les années 70. La tradition s’est effondrée. Le changement est devenu la passion exclusive qui domine les esprits sans partage. Les conservateurs ont été tournés en ridicule, caricaturés en vieux chnoques et diffamés. Or, l’aversion pour les conservateurs, l’hostilité que ce mot suscite n’ont aucune cause rationnelle, aucun fondement logique. Au sens strict, conserver signifie préserver de la destruction, ne pas laisser un bien précieux se dégrader ou mourir. « Cette mère a été soigneuse, vigilante, conservatrice du bien de ses enfants », indique comme exemple le dictionnaire Littré. N’est-il pas inquiétant qu’un mot si noble soit devenu objet de sarcasmes? Le conservateur veut préserver et transmettre. Être conservateur, c’est considérer avec piété l’héritage qu’on a reçu en dépôt, apprécier sa valeur, lui prodiguer ses soins et vouloir le remettre intact à ses successeurs. Une telle sensibilité représente une boussole pour l’action politique et l’art du gouvernement.

Penchons-nous sur la droite française. Vous regrettez que le mouvement gaulliste change souvent le nom des partis qui la représente, au contraire de ses homologues étrangères, ou même de la gauche française. Cette particularité n’est-elle pas la conséquence de sa volonté de soumettre les partis à l’intérêt général et la nation, attitude paradoxalement plus conservatrice qu’il n’y paraît ?  

Je ne l’interprète pas ainsi. Depuis la Libération, le parti gaulliste a en effet changé sept fois de nom. Sept fois en l’espace d’une seule vie d’homme ! Cette frénésie lexicale n’est pas bon signe. Lorsqu’on se révèle si peu attaché à son nom, on finit par ne plus savoir qui on est. Dans notre pays, à droite, en raison du legs bonapartiste, le parti est perçu comme un instrument au service d’un chef. Lorsqu’un nouveau leader s’affirme, il lui paraît tout naturel de débaptiser son parti pour affirmer son emprise sur l’appareil comme si c’était sa propriété personnelle. En Grande-Bretagne, au contraire, les différents courants du parti conservateur sont tenus par un héritage qui les dépasse et qui discipline leurs affrontements. Regardez la façon remarquable dont le Parti conservateur a fait face au résultat inattendu du référendum sur le Brexit. Nous n’avons pas affaire seulement, outre-Manche, à une structure partisane ou à un cartel d’élus professionnels, mais à une véritable famille de pensée qui surplombe ses leaders successifs. J’admire sur ce plan la droite britannique. Le problème de la droite française est qu’elle s’est définie en grande partie, depuis 1945, non par rapport à des idées, mais pour ou contre une personne d’exception (de Gaulle). Depuis la disparition de l’intéressé, en 1970, cette sensibilité ne sait plus se nommer et se définir. On devrait s’attacher moins aux personnes, si importantes soient-elles, et davantage aux traditions qui les dépassent et les nourrissent. C’est pourquoi redonner ses lettres de noblesse au conservatisme, expliquer ce que veut dire ce mot, me paraît si salutaire pour l’avenir de la France.

Russell Jacoby fustigeait « cette droite qui vénère le marché et qui déplore les effets qu’il engendre ». N’est-ce pas l’écueil du conservatisme libéral, si bien analysé pays par Jean-Claude Michéa ?                                             

Il existe entre le conservateur et le libéral une tension évidente. Mais qu’entend-on par libéralisme ? Ce terme suscite de nombreux malentendus. Au plan politique, le libéralisme est une pensée attachée à défendre les droits de l’individu contre les ingérences de l’Etat et les pressions de la majorité. Pour atteindre cet objectif, le libéralisme distingue les sphères (publique et privée) et les pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire). Le conservateur adhère à cet idéal, à condition cependant que l’individu ne devienne pas un absolu. Le principe des droits et libertés doit être équilibré par le principe d’autorité. « Si l’Etat est fort, il nous écrase. S’il est faible, nous périssons », résumait Valéry en une formule que Pompidou aimait à citer. Au plan économique, un libéral peut être défini sommairement comme un partisan de la liberté de l’individu de préférence à la réglementation par l’Etat. Il fait confiance à l’initiative privée plutôt qu’à l’intervention de la puissance publique. Qu’en pense le conservateur ? Son idéal social est le travailleur indépendant, la profession libérale, le petit patron. Il souffre de voir la France leur accorder si peu de considération. Qui n’est pas son propre patron ne peut comprendre ce que ce choix exige d’efforts. Certes, médias et politiques vantent les mérites des grandes entreprises. Mais le respect qui entoure les grands patrons depuis les années 80 ne s’étend en rien aux dirigeants de TPE-PME. On ne compte plus, de surcroît, les hauts fonctionnaires partis pantoufler dans les plus importants groupes privés, ce qui renforce leur consanguinité avec la puissance publique et éloigne encore plus l’aristocratie du privé de l’humble foule des petits patrons. Lorsque travailleurs indépendants et dirigeants de TPE-PME entendent médias et intellectuels vitupérer le libéralisme alors qu’eux-mêmes sont écrasés de charges, d’impôts et de réglementations parfois absurdes, ils sont ulcérés et moi aussi !

Certes. Mais cela ne répond pas vraiment aux objections de Jacoby et Michéa…

En effet, les auteurs de grande valeur que vous évoquez ont tout autre chose à l’esprit quand ils emploient le mot de libéralisme. Michéa observe que le libéralisme dogmatique partage avec le marxisme des affinités paradoxales. Les deux familles de pensée ont en commun la foi dans le mouvement, l’imaginaire du progrès. L’histoire leur paraît une marche vers un avenir nécessairement meilleur, le récit de l’émancipation de l’homme de tous les liens qui l’entravent. Aussi, libéralisme dogmatique et marxisme abhorrent l’un comme l’autre le conservatisme. Et il vrai qu’aujourd’hui, chacune des communautés humaines qui faisaient obstacle à l’épanouissement sans entrave du désir du consommateur – la famille, les corps intermédiaires, la nation – est disqualifiée et affaiblie. L’extension des rapports de l’offre et de la demande à tous les domaines de la vie a sapé les valeurs (sens de l’honneur, amour du travail bien fait, dévouement à la collectivité) qui préexistaient à l’économie libérale et qui lui avaient permis de donner le meilleur d’elle-même. Il suffit de présenter tout progrès du marché comme une victoire de la liberté individuelle pour faire taire les sceptiques. C’est le triomphe de ce qu’on appelle la mentalité « libérale-libertaire », fusion d’un néo-libéralisme désormais délivré de tout ancrage national et du gauchisme. Le terme de libéralisme désigne ainsi désormais des réalités si différentes qu’il faudrait trouver un nouveau mot pour dissiper tout malentendu. Si l’on ne fait pas ce travail de définition, aucun dialogue fécond n’est possible.

La deuxième partie de l’entretien arrive bientôt…

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David Desgouilles
est blogueur et romancier.Responsable du blog politique "Antidote" sur Causeur.fr, il a grenouillé un peu dans la politique, surtout pendant les années 90. Derniers livres parus : Dérapage (Édition du Rocher) / Le bruit de la douche (Édition Michalon)