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Le talentueux Monsieur Janša

Le très singulier premier ministre slovène...

Le talentueux Monsieur Janša
Le Premier ministre slovène Janez Janša reçu au palais de l'Elysée, paris, 29 avril 2020. © Nicolas Messyasz / SIPA

Passé du gauchisme à la social-démocratie avant d’incarner le nationalisme, Janez Janša est un personnage singulier. Admirateur de Viktor Orbán, le Premier ministre slovène a été porté au pouvoir par l’éclatement de ma gauche et doit son retour à la tête du gouvernement à la crise du Covid. Les élections du printemps prochain pourraient lui offrir un troisième mandat.


« Sous cette pierre nous avons déposé tes cendres / soldat sans nom de l’armée napoléonienne / pour que tu reposes au milieu de nous, toi qui allant à la bataille pour la gloire / de ton Empereur est tombé pour notre liberté. »

Inscrits en françaisdans la pierre du petit obélisque dédié à la Grande Armée qui trône Trg francuske revolucije – place de la Révolution française –, ces mots rappellent au passant l’origine française et révolutionnaire de l’indépendance slovène et de l’illyrisme, source de l’idée yougoslave. En cette soirée du 15 septembre, l’été s’attarde au « versant ensoleillé des Alpes » et les Slovènes se pressent aux terrasses du légendaire Petit Café et des kavarna qui l’entourent. Depuis le mois de mars, les nombreux restaurants, brasseries et cafés de la capitale ont rouvert leurs portes aux consommateurs vaccinés ou testés négatifs. Face à la lenteur du processus de vaccination, un pass sanitaireobligatoire entrera en vigueur à minuit, à l’initiative du Premier ministre Janez Janša. Le nom du chef du gouvernement, ancien Premier ministre revenu au pouvoir à l’orée de la pandémie, est sur toutes les lèvres.

S., poète et passionné de football, m’entretient de tout cela devant une bière Union, après une vaine tentative pour me convaincre des hautes vertus éthiques du ballon rond et de la lecture de Camus. S. est à l’image de bien des citoyens de la république slovène des lettres : études courtes et immense culture littéraire ; petit commerçant au bord du dépôt de bilan, bohème prolétarisé, dur à cuire à rebours de l’intello germanopratin, apolitique tendance anar de droite ; après des années, il est en route pour la reconnaissance, dans ce pays où l’on prend encore la littérature et la poésie au sérieux. Le même soir, il doit recevoir un prix dans le château qui surplombe la ville et sa dernière nouvelle – une méditation aux accents doubrovskiens – sera lue sur les ondes de la prestigieuse radio publique.

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« Ce truc qui pendouille hors de la poche d’Orbán… »

À l’instar des membres des couches urbaines et cultivées du pays, S. est vacciné, favorable au vaccin et considère le pass comme une malheureuse nécessité imposée par les préjugés antiscientifiques de ses compatriotes. Ce parti-pris ne l’empêche pas de critiquer le gouvernement et surtout son chef, Janez Janša, aux commandes du pays depuis le début de la pandémie. Comme la plupart des Slovènes – gauchistes compris –, S. est patriote et n’imagine guère qu’on puisse ne point l’être. Au Premier ministre, il reproche moins son trumpisme tonitruant que son inféodation bruyante à Viktor Orbán. « Janez n’est plus qu’une ombre, une marionnette de la Hongrie, arrivé dans les valises d’Orbán, un petit truc qui pendouille hors de la poche d’Orbán, dont Orbán se sert quand il en a besoin. » Il est vrai que le dirigeant slovène fait grand tapage de sa proximité avec son homologue magyar. Ainsi, le lendemain, Janez Janša sera à Celje, troisième ville slovène, en compagnie de Viktor Orbán… snobant le sommet européen qu’il était censé présider. Janša, agent hongrois, créature d’Orbán ? C’est un refrain que j’ai souvent entendu lors de mon séjour à Ljubljana.

Pour l’heure, c’est le vrombissement au ras des toits d’un hélicoptère qui nous rappelle à la réalité politique. Comme au cinéma, l’appareil balaie la ville d’un brutal faisceau de lumière. Mais ici, on ne s’impressionne pas pour si peu et les discussions, interrompues quelques instants, reprennent de plus belle ; à toutes les tables on entend les mots « protest » et « anticepilci » – « manifs » et« antivax ». À côté de nous, une tablée se divise.

S. s’en va recevoir son prix en pestant contre « tous ces connards » ; je pique vers Kongresni Trg, d’où l’on entend monter les clameurs. Lieu symbolique que cette place du Congrès : c’est là qu’une foule pleine de ferveur s’est massée en 1945 pour écouter Tito ; c’est là qu’en 1988, une foule inquiète et prête à l’aventure est venue soutenir quatre journalistes aux prises avec l’armée fédérale yougoslave… Janez Janša était d’un d’entre eux.

Des nazis bien ennuyés

Ce soir, c’est l’émeute et le nom de Janša fuse encore, bordé d’injures. Pour qui connaît la Slovénie, la violence atteint un niveau inhabituel : un bus barre l’allée Slovenska Cesta et les manifestants caillassent des policiers cataphractaires, qui tirent des lacrymos plus corsées que celles de nos CRS. Alors que je m’approche pour prendre quelques photos, je suis pris à partie par un groupe de types, costauds, un peu éloignés de l’action – certains, à ma grande surprise, portent le gilet jaune. Ils me prennent pour un indic : qu’est-ce que je photographie ? Nous nous présentons et la tension baisse d’un cran : les armoires à glace ont envie de causer. Ils sont, me disent-ils d’emblée, néonazis. « Pourquoi “néo” », dis-je ? Ils rigolent. Ce sont des nazis un peu embêtés car, s’ils soutiennent le gouvernement conservateur contre les « communistes » qui s’affrontent aux flics, ils sont contre le pass, contre le vaccin imposé par la « plandémie » juive, etc., et ne dédaigneraient pas d’en découdre eux aussi avec les panduri. Ce qu’ils pensent d’Orbán ? « Fuldober » (« génial »), il défend l’Occident, mais pourquoi fait-il le jeu de Big Pharma ? L’un d’eux me parle de Zemmour, fuldober lui aussi. Les gaz saturent l’atmosphère, et nous partons respirer ailleurs, chacun de notre côté.

« Tu sais, bon nombre de ces skinheads ont des noms serbes ou bosniaques, de ceux qu’exècrent les électeurs de Janša », me dit, sourire en coin, Aleksandar « Ali » Žerdin, rédacteur en chef de Delo, principal quotidien slovène, que je retrouve le lendemain. Nous nous sommes connus il y a dix ans ; je travaillais alors sur les privatisations de la propriété autogérée ; Ali menait de front un doctorat consacré au même sujet et la direction de l’hebdomadaire Mladina, une revue d’enquête et de satire difficilement tolérée par les pouvoirs en place, sous le socialisme comme après l’accession de la Slovénie à l’indépendance. À notre première rencontre, il avait déroulé devant moi un interminable rouleau de papier retraçant, en un rébus serré de noms, d’acronymes et de flèches, l’itinéraire précis par lequel ce qui était « à tous et à personne » selon le droit autogestionnaire était passé dans les mains de quelques-uns au cours de la « transition ».

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Le narcissisme des petites différences

Nous abordons la question du rapport Janša-Orbán. « Bien sûr, me dit Ali, Janša a besoin d’Orbán, dont l’influence s’exerce via les banques et entreprises hongroises très actives en Slovénie, comme le groupe OTP. Il en a aussi besoin sur le plan idéologique et sur le plan financier pour Nova 24, chaîne télé et site web de son parti, dont il a été l’un des fondateurs. Ce truc, mec, débite des sujets délirants en continu : antisémitisme, vénétologie [théorie d’ethnologie alternative qui affirme l’origine non slave des Slovènes, NDLR], invasion musulmane, révisionnismes en tous genres, hystérie anticroate… Certains comparent Nova 24 à Fox News, à tort : Fox News, c’est du journalisme ; du journalisme partisan, mais du journalisme ; Nova 24, c’est juste un monologue de cinglé. » Nul « complot hongrois » n’est selon Ali à l’origine du retour au pouvoir de Janez Janša en 2020. « Cette histoire, c’est du pipeau. Janša connaît la musique : il a été Premier ministre de 2004 à 2008. C’est la gauche, dévorée par son narcissisme des petites différences, qui l’a remis en selle. La coalition de gauche et de centre gauche a explosé quand Levica (gauche radicale) a fait défection lors d’un débat sur les retraites. Le SDS de Janša est minoritaire, mais c’est une minorité forte et disciplinée. Janša a su habilement composer une nouvelle coalition qui va de la droite dure au centre gauche, avec le soutien des extrêmes droites parlementaire et extra-parlementaire. Puis il y a eu la Covid-19, qui a encore brouillé les cartes. Depuis, Janša se démène pour maintenir sa coalition. Ça passe juste, mais ça passe… en attendant les élections, et rien ne dit qu’il les perdra. »

Manifestement contre la vaccination et les mesures sanitaires de Ljubljana, Slovénie, 5 octobre 2021.

Pourtant, depuis son retour au pouvoir, Janez Janša est défié par des mobilisations d’ampleur, inédites dans un pays où le puissant syndicat ZSSS est d’ordinaire la seule organisation capable de remplir les rues… Alors que, selon les sondages, plus de la moitié de la population soutient la contestation, les enquêtes créditent le parti de Janez Janša d’un soutien croissant face à son principal rival social-démocrate et à une myriade de partis de gauche, incapables pour l’heure de trouver un terrain d’entente. À 63 ans, le talentueux Monsieur Janša, maître ès combinaison politique, peut donc espérer garder le pouvoir d’une encolure.

Le nom du père

Personnage clef de l’indépendance slovène, ministre des Armées pendant les escarmouches qui, en 1991, ont opposé les forces territoriales slovènes à une armée fédérale yougoslave qui n’avait pas pour consigne de combattre, ministre de la Défense contraint à la démission en 1994, Premier ministre de 2004 à 2008, mouillé dans de nombreuses affaires de corruption mais jamais coulé, Janez Janša est le dernier protagoniste issu de la Yougoslavie dernière manière. Au principe de cette longévité, il y a la ténacité de l’homme, mais aussi son aptitude, unique dans le champ politique slovène, à faire coïncider un récit national mythologico-paranoïaque et le récit de soi. Nulle autre terre, sans doute, que cette seconde patrie du lacanisme, représenté par l’« école de Ljubljana » de Mladen Dolar, Slavoj Žižek et Rastko Močnik, n’aurait pu engendrer le récit Janšiste. Passions phréatiques, transferts, nom du père, lapsus et histoire secrète en constituent les signifiants maîtres ; Janez Janša le déroule dans ses livres et notamment dans son best-seller, Okopi (« Les Barricades »), paru en 1993.

Au commencement était le meurtre symbolique et involontaire du père : en 1975, âgé de 17 ans, le jeune Janez Janša, fils de… Janez Janša, s’engage avec fougue dans le mouvement de jeunesse communiste yougoslave. Il ignore alors, écrit-il, que son père a été membre, « malgré lui », de la Bela Garda (« Garde blanche ») collaborationniste pendant la guerre. Laissé pour mort au milieu des cadavres par les Partisans victorieux lors des massacres des « puits de Kočevje » en 1945, il se relève du charnier souterrain et rejoint son village, vivante image de la résurrection. C’est dans le silence de ce père homonyme que le jeune Janez dérive vers l’ultra-gauche, allant jusqu’à publier en 1983 un brûlot maoïsant appelant à l’hyper-autogestion des forces armées territorialisées (teritorialne obradne) qui lui vaut une exclusion du parti pour « gauchisme ». Néanmoins, le jeune activiste s’est fait remarquer par les milieux communistes réformateurs : avec leur appui, il publie les mémoires de Stane Kavčič, Premier ministre communiste slovène de 1967 à 1972, partisan de l’économie sociale de marché, dont le nom évoque les jours heureux du « miracle yougoslave ». Le succès est au rendez-vous, dans le contexte plombé de glaciation idéologique et d’ajustement structurel à la sauce FMI de l’après-Tito. En 1988, Janša est condamné pour trahison au terme d’un procès inéquitable : la sentence suscite une vague de protestation et la création d’un vaste comité de soutien, qui rassemble près de 100 000 membres dans l’ensemble de la Yougoslavie – le plus jeune membre de la  direction du comité est un certain… Ali Žerdin (le rédacteur en chef de Delo cité plus haut). C’est la même année que Janez Janša père narre enfin à Janez Janša fils sa descente dans l’abysse et son salut. Épiphanie : le fils rompt définitivement avec l’idée yougoslave et devient désormais la voix du martyre paternel, étouffée par l’intimation titiste à la « fraternité et à l’unité » (Bratstvo i Jedinstvo).

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Un État profond socialiste ?

Le boutefeu demeure pourtant classé à gauche et rejoint les rangs du Parti social-démocrate de Slovénie en 1992. Mais une autre révélation vient infléchir cet itinéraire : derrière l’accession du pays à la démocratie parlementaire et à l’économie de marché, l’ancien pouvoir communiste, et singulièrement l’UDBA, la police politique titiste, continuerait de détenir la réalité du pouvoir. Le récit du Janša nouveau, conservateur et populiste est ficelé : la transition n’a pas eu lieu ; l’Udbomafija (« mafia UDBA ») règne en maître et tire les ficelles d’une société civile qui n’est qu’un village de Potemkine. C’est dans cet arrière-monde que l’on manigance les traverses et embûches qui, à plusieurs reprises, ralentiront l’ascension de Janša : l’affaire dite de « Depala Vas », qui le contraindra à la démission en 1994 ; l’affaire « Patria », qui lui vaudra d’être condamné à de la prison ferme en 2014, peine dont il effectuera neuf mois avant d’être gracié. Le politicien se forge alors sa théorie du complot personnelle. Selon Žerdin, « c’est là que réside la différence entre Orbán, qui n’est que pragmatisme et ne se préoccupe pas d’idéologie, et Janša, qui croit passionnément à ce qu’il raconte. Il est remarquablement intelligent. Il est capable de voir loin et en profondeur. Mais c’est aussi son talon d’Achille : il va toujours vers l’explication totale et totalisante. Je me souviens des réunions de direction de son comité de soutien, à la fin des années 1980. Il arrivait en brandissant une disquette et nous disait : “Tout le complot contre moi est là !” Et bien sûr il n’y avait rien, parce que ce n’est pas comme ça que ça marche. » Selon Janša, un « État profond » socialiste tire donc les ficelles de la Slovénie contemporaine. Certes, certains managers d’entreprises autogérées ont en effet bénéficié de la transition. Pour autant, cette théorie de l’État profond est difficile à croire quand depuis près de trente ans les dirigeants slovènes prennent la voie de l’atlantisme, de l’européanisation et des privatisations.

Le test de la post-postmodernité

Aleksandar “Ali”Zerdin, rédacteur en chef de Delo, principal quotidien slovène. D.R.

La chance de Janez Janša réside sans doute dans l’incapacité de la classe dirigeante postcommuniste à engendrer des héritiers. Marjan Šarec, Premier ministre de centre gauche de 2018 à 2020, est un ancien acteur comique à la mode Beppe Grillo ; la députée européenne sociale-démocrate Tanja Fajon, qui porte aujourd’hui les très fragiles espoirs de l’union de la gauche, était journaliste à Bruxelles et n’a ni expérience ni implantation politique. Il n’y a guère là de quoi séduire un électorat ouvrier et une jeunesse protestataire radicale, qui idéalise la période titiste. Quant au secteur privé, il suit les directives du gouvernement.

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En dernière analyse, la question de la vérité est-elle réellement décisive ? Peu importe que l’histoire du père soit en réalité une forgerie, plagiée sur le récit de France Dejak, l’un des deux seuls véritables survivants des charniers chthoniens de Kočevje. Peu importe que le virage à droite de Janša dans les années 1990 ait eu lieu après que la IIIe Internationale eut refusé la candidature de son parti, lui préférant les anciens communistes. Janez Janša peut compter sur un socle oscillant entre 20 % et 25 % des intentions de vote, qui pourrait lui permettre, dans l’état des rapports de forces politiques, d’arriver en tête – le jeu des coalitions, où tout ou presque est possible, fera ou ne fera pas le reste. Il ne s’agit pas des urbains cultivés de Ljubljana, mais de la Slovénie rurale, des catholiques et de la population, pas forcément la plus âgée, pour qui l’anticommunisme compte même si le communisme n’est qu’un spectre qui ne hante plus grand-chose. Beaucoup n’aiment pas particulièrement Janša, mais voient en lui le seul acteur doté d’un savoir-faire politique. Ainsi Janez Janša joue sur les deux tableaux de la politique classique, qui valorise les compétences propres à l’exercice du pouvoir, et de la postmodernité dite populiste, qui valorise les discours transgressifs, la guerre culturelle et la vision policière de l’Histoire. Reste à savoir si cette hybridation passera le test des élections, qui auront lieu au plus tard le 5 juin 2022.

Novembre 2021 - Causeur #95

Article extrait du Magazine Causeur


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