Dans son nouveau roman, Patrick Besson s’imagine tomber amoureux d’une jeune femme, être hospitalisé puis assister au dramatique incendie d’un bar. Ce qu’il ne pouvait imaginer, c’est qu’il allait vivre tout cela, réellement, quelques mois plus tard. Cela pose une question très sérieuse: les écrivains feraient-ils l’Histoire?

Il y a un intérêt à avoir comme meilleur ami un écrivain : on peut lui parler absolument quand on veut. Il suffit d’ouvrir un de ses livres. Et j’ai eu de la chance de tomber sur Patrick Besson puisqu’il en a écrit plus de quatre-vingts. Imaginez le meilleur ami de Salinger : il aurait tellement lu L’Attrape-cœurs qu’il en aurait eu la nausée. La chair était triste, hélas, et j’avais lu tous mes Besson.
Heureusement, pendant l’été 2024, Patrick écrit Le jour où je suis tombé amoureux, qui vient de sortir en librairie. Pour la première fois, il parle en son nom et imagine son avenir. Une grave erreur à ne jamais faire, car l’avenir déteste ça et dit à son complice, le destin, de se venger. Besson imagine donc qu’il rencontre une jeune femme bien plus jeune que lui, avec une « minceur adolescente » et des jambes fines, qu’ils entament une relation mais qu’il se retrouve hospitalisé durant deux mois, tandis qu’on apprend aux actualités qu’un bar (le Pattaya Bay Taie) a brûlé, faisant des dizaines de morts.
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Malheureusement Patrick n’a pas écrit un roman mais une prophétie. L’automne dernier, je lui ai présenté une jeune femme de 33 ans, Marie, particulièrement mince, qui est tombée amoureuse de lui. Mais comme il arrive qu’on soit puni d’avoir eu trop de chance, il s’est retrouvé pile à ce moment-là à l’hôpital, pendant deux mois, entre la vie et la mort, et a vu de son lit, aux infos, l’incendie du Constellation, le bar de Crans-Montana. À la place de Patrick, même si c’est un de ses meilleurs romans, j’aurais fait interdire ce porte-malheur qui a failli lui coûter la vie. Mais Patrick est suicidaire, sinon il ne serait pas écrivain. Il a donc décidé d’en faire tout de même la promo, et de donner une interview à Causeur. Patrick a passé son temps à écrire des articles de gauche dans des journaux de droite et des articles de droite dans des journaux de gauche. Il a commencé par écrire dans L’Humanité, puis a continué dans Voici, car Voici est ce qu’incarnait L’Huma autrefois : un journal acheté par les prolos qui emmerdent les riches. Il pouvait bien nous accorder cet entretien.
Causeur. On ne peut inscrire vos livres dans aucune tradition ni école littéraire. On dirait que votre œuvre est orpheline. Avez-vous tout de même des maîtres ?
Patrick Besson. De maîtres, ma bibliothèque est pleine, mais je n’ai pas été leur élève, à cause de mon problème avec la discipline. Je n’arrive pas à en avoir. Deux exceptions : l’armée et l’hôpital. Les deux endroits où il vaut mieux la boucler.
Comme les vieux chanteurs qui finissent par ne faire que des albums acoustiques, votre style s’est resserré au fil des années. Vous avez abandonné les grandes orchestrations qui peuplaient vos livres. Dans Le jour où je suis tombé amoureux, vous ne ratez pas votre intrigue, vous l’oubliez. Vous laissez les personnages vivre leur vie, sans prendre la peine de nous les présenter pendant des heures. Comptez-vous presser de plus en plus vos romans, comme L’Orange de Francis Ponge, ou ne finir qu’avec une seule phrase, comme Valery Larbaud qui répéta les vingt dernières années de sa vie « Bonsoir, les choses d’ici-bas » ?
Vous oubliez Chardonne. Oui, j’écris des livres de plus en plus courts. Ça porte un très beau nom : la modestie.
Vous dites être attaché aux CD comme aux DVD et à l’argent liquide. Est-ce ce goût pour l’argent liquide qui vous a parfois poussé à écrire des livres rapides (selon vos détracteurs) ?
Pourquoi dit-on de l’argent qu’il est liquide, alors que c’est du papier ? Depuis l’âge de 14 ans, premières nouvelles parues dans un hebdo féminin populaire disparu depuis, comme le peuple, j’écris pour gagner ma vie. Comme avant moi, les petits Tchekhov, Dickens, Fitzgerald et quelques autres. Dont mon cher James. Si j’avais des rentes, écrirais-je ? Je préférerais lire. Il y a assez de chefs-d’œuvre comme ça.
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Si vous deviez renier trois livres écrits pour le liquide et en citer trois que vous aimeriez garder bien solides, lesquels seraient-ils ?
Le Dîner de filles, Je sais des histoires, Le Deuxième Couteau. Mais ne vous inquiétez pas, ils sont introuvables et le resteront.
Vous vous demandez page 26 si « on peut perdre le goût de lire comme on perd la vue ? ». Vous êtes un écrivain qui lit beaucoup alors que, par exemple, Simenon ou Giono ne lisaient pas (source : Patrick Besson). Peut-on être un bon écrivain en ayant très peu lu ?
Pour être un bon écrivain, il suffit d’être bon et écrivain.
Vous réaffirmez également votre communisme : « Ce communisme dont on ne cessera jamais de dire du mal sur toute la terre, sauf dans les rares pays où c’est interdit. » Vous avez même écrit Le Hussard rouge ! Est-ce qu’être communiste est une bonne technique pour donner des entretiens à Causeur sans se faire traiter de facho ?
Le communisme, c’est un système fait pour les adultes, qui sont hélas une minorité, ainsi que le prouvent les livres que lisent et les films que regardent les non-communistes et surtout les anticommunistes.
J’ai toujours eu l’impression que vous étiez resté un enfant ou un ado, vous l’avez d’ailleurs écrit dans 28, boulevard Aristide-Briand. Pourtant, vous vous plaignez du fait que le capitalisme a fait de nous tous des enfants : « Je regarde autour de nous : des bambins jouent, courent, crient, sauf que ce sont des adultes. Le capitalisme a fait de nous des enfants. Accumulation de jouets. […] Nous avons failli passer à l’âge adulte en octobre 1917, puis ça s’est évaporé tout au long du XXe siècle. »
J’ai répondu à la question avant que vous l’ayez posée.
Ou est-ce parce qu’en vieillissant vous êtes redevenu un enfant ? Je vous lis : « C’est ça, un vieux qui voyage : un enfant dont les parents ont lâché la main, parce qu’ils sont morts. »
Les vieux sont des enfants et les enfants sont des vieux. Le grand-père et la petite-fille : le couple parfait. Comme la grand-mère et le petit-fils. Ils rient aux mêmes bêtises et font des jeux idiots. J’ai vu une fois mon grand-père croate, à Zagreb, en 1967. Même soûl, il était capable de me battre aux échecs.
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Vous vous interdisez le minibar au Sunset Marquis, cet hôtel d’Hollywood, « blanc comme l’hôpital public » dont vous sortez. N’est-ce pas feu Thierry Ardisson qui vous avait dit de ne jamais toucher à un minibar de votre vie, « qu’on devrait appeler maxibar vu leurs prix » ?
Non, c’est PPDA. D’ailleurs, quand est-ce qu’on le sort du frigo celui-là ? Il a purgé sa peine : plusieurs années avec un bracelet électronique fictif. La peine de mort sociale : châtiment inventé au début du XXIe siècle.
Les aéroports sont selon vous « aussi étouffants que les cathédrales sans fenêtres, presbytères du capitalisme ». Ne trouvez-vous pas au contraire que si les gares incitent toujours au désespoir, les aéroports engagent plutôt à l’optimisme ?
On est gare ou aéroport, pas les deux. Comme on était Beatles ou Rolling Stones. Je ne suis plus ni l’un ni l’autre : cinq ans que je ne suis pas sorti de Paris. Sauf une fois, à Brest, pour voir ma petite-fille Saskia, 1 an.
En évoquant dans votre livre une actrice, et parce que le cinéma consiste à attendre, vous dites qu’elle a le temps de lire. J’ai retrouvé une photo de Bardot lisant Ulysse de Joyce sur un tournage. C’est pour ça que les acteurs deviennent alcooliques : ils ne lisent pas. Les chanteuses aussi lisent beaucoup, les tournées à l’étranger sont souvent longues. Ça vous fait quoi de savoir que Nicoletta adore vos livres ?
Un très grand plaisir !
Le jour où je suis tombé amoureux, Patrick Besson, Albin Michel, 2026, 176 pages





