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Comédie-Française: Tragédie française

Comédie-Française: Tragédie française
Julien Frison, Denis Podalydès et Christophe Montenez dans "Le Tartuffe ou l’Hypocrite", mis en scène par Ivo Van Hove à la Comédie-Française © Jan Versweyveld/Comédie-Française

Pour le 400e anniversaire de Molière, la troupe du Français a eu l’idée de remonter la première version du Tartuffe. Et pour concrétiser cette louable initiative, elle a demandé à un universitaire de reconstituer le texte perdu. Mais pour le jouer, nos comédiens ont choisi un metteur en scène de « l’extrême contemporain », et ils en sont ravis. C’est dur d’être fêté par des cons.


À la Comédie-Française, pour ouvrir la saison marquant le 400e anniversaire de la naissance de Molière, Éric Ruf, administrateur de la Maison, a décidé de monter la version première du Tartuffe, en trois actes, qui a été jouée une fois, le 12 mai 1664 devant Louis XIV, et aussitôt interdite pour des raisons politico-religieuses. La version que nous connaissons tous est celle que Molière a réécrite en 1669 et en cinq actes. Le manuscrit de la première version aurait été perdu, mais ces dernières années, Georges Forestier, professeur émérite de littérature française à la Sorbonne et grand spécialiste de Molière, s’est mis en tête de reconstituer ce texte originel par un travail de recherche et de « génétique théâtrale ». Forestier se compare à un restaurateur de tableaux. Retrouver un Poquelin « pur » pour ses 400 ans… de quoi satisfaire les âmes doucement conservatrices. Mais… c’est sans compter avec la Comédie-Française et son directeur ! Jugeons sur pièce les paroles du metteur en scène flamand de ce spectacle, Ivo Van Hove, du directeur de la maison, Éric Ruf, et de l’interprète de ce Tartuffe, Christophe Montenez. Et surtout, vive Molière !

Tout le monde s’agenouille devant le génie de Monsieur Ivo Van Hove et de la troupe du Français. Personne ne voit le scandale et le dévoiement de cette maison

Ivo Van Hove : « Quand Éric Ruf m’a demandé de faire quelque chose à la Comédie-Française il y a quelques années, je n’ai pas répondu. Pour moi c’était non. J’avais des préjugés sur la Comédie-Française, sur un académise théâtral “old fashion”. Je me demandais quoi faire là-bas… ? »

Éric Ruf (répondant à une question aux côtés d’Ivo Van Hove) : « Je me souviens d’une première conversation avec toi Ivo, sur Molière, où tu m’avais demandé si on pouvait, à la Comédie-Française, couper dans son texte. Et je t’ai répondu immédiatement OUI ! Ça m’intéressait beaucoup car comme on est dans la maison de Molière, […] on a toujours un sur-respect du texte, […] on est dans une génuflexion que je ne trouve pas juste. Pour cette saison Molière, je voulais qu’il y ait des regards singuliers sur cette œuvre. Et on souffre, nous Français, d’une bibliothèque moliéresque d’une densité et d’une lourdeur assez rare. Quand un metteur en scène étranger s’empare de cette œuvre, il n’a pas la lourdeur de la Bibliothèque nationale sur le dos. J’ai remarqué que les metteurs en scène étrangers avaient une liberté et une vérité plus grandes sur notre répertoire. C’était important pour moi de confier le premier pas de cette saison Molière à un metteur en scène étranger – enfin je ne sais pas ce que ça veut dire étranger – pour qui Molière n’est pas sur un piédestal ou un héros national. »

Christophe Montenez : « Ivo en tant que metteur en scène étranger – en tout cas d’une autre culture – est intéressant. Car nous, on a l’impression que telle réplique, il faudrait la jouer comme ça, et Ivo, lui, il déconstruit ça… parce que lui, il ne sait pas en fait. Et ça, c’est génial. »

Et voilà le travail ! Mais à quoi sert alors de restaurer le tableau ? Georges Forestier a reconstruit pour qu’Ivo déconstruise ? Forestier a cherché à se rapprocher le plus possible de la version originelle pour que le metteur en scène à qui l’on confie le projet déclare qu’il a fait le choix esthétique de « l’extrême contemporain », et qu’il a choisi de foutre les acteurs en costards-cravates pour que « les costumes situent les personnages dans la bourgeoisie parisienne d’aujourd’hui » ! J’ai du mal à saisir. Et puis, le maître flamand, trouvant probablement Molière un peu insuffisant dans la peinture de ses personnages, ajoute un prologue à la pièce « pour que l’on saisisse, dès le début de la représentation, qui est vraiment Tartuffe ». Et comme si ça ne suffisait pas, il ajoute également un épilogue.

À quoi sert même de fêter Molière puisqu’on ne veut pas le mettre sur un piédestal et qu’il ne mérite pas de génuflexions ? Il n’y a qu’à écouter Ruf parler en transpirant la honte d’être dans une maison française et de longue tradition pour comprendre son entreprise de destruction de la vieille maison de Molière. Ivo Van Hove craignait que la Comédie-Française soit encore la Comédie-Française, le voilà rassuré, il est chez lui ! Elle n’est pas « old fashion », elle est fashion ! Il pourra faire ce qui lui plaît : couper, réécrire, pisser sur les morceaux brisés du buste du grand homme, Éric Ruf et sa troupe, face à Ivo le Belge et à n’importe quel autre metteur en scène branché, fléchiront le genou en signe d’adoration, de respect et de soumission. Il va sans dire qu’il en est de même pour la presse : tout le monde s’agenouille devant le génie de Monsieur Ivo Van Hove et de la troupe du Français. Personne ne voit le scandale et le dévoiement de cette maison. Les réacs, eux-mêmes durement déculturés, en font l’éloge. Pascal Praud serait-il le nouveau chantre de la déconstruction du patrimoine théâtral français, lorsqu’il dit de l’actuelle troupe qu’elle est « une des plus belles de l’histoire, qui rappelle celle des Charon et des Hirsch » ? Rappelons à M. Praud que Charon, qui voyait (déjà !) arriver le totalitarisme des metteurs en scène, disait que de plus en plus souvent, « les metteurs en scène ont des complexes d’auteur, sûrement, puisqu’ils bouleversent tellement les pièces qu’on ne les reconnaît plus ». Il faudrait également rappeler à tous ces gens la phrase de l’illustre metteur en scène Charles Dullin – fondateur du cartel avec Jouvet, Gaston Baty et Pitoëff – sur le rôle du metteur en scène : « C’est un bon chef de service à qui il ne faut pas laisser prendre trop d’initiatives. Son rôle est de surveiller les manœuvres et d’apporter l’aide de ses connaissances et de son expérience à la mise en valeur du drame. C’est l’assistant du poète et non son égal. » Précisons à nos lecteurs que Le Tartuffe d’Ivo est déconseillé au moins de 15 ans… Quant à moi, c’est aux spectateurs en général que je le déconseille !

Février 2022 - Causeur #98

Article extrait du Magazine Causeur


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est comédien.

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