*Photo : SIPA.AP21853579_000036

De la Syrie…

Je me souviens encore de l’air étonné du type au guichet. Ou plus exactement, de sa manière délicate de dissimuler son étonnement. J’avais tendu un billet de 50 livres. Il avait appelé un jeune pour faire de la monnaie. A l’époque, 50 livres syriennes, c’était presque une grosse coupure. J’ai dû attendre ma monnaie une ou deux minutes et j’ai jeté un regard inquiet autour de moi. Personne ne semblait m’observer. Pourtant, à ce moment précis, je sentais bien que je portais un bermuda à carreaux et une chemisette blanche, que ma peau claire était rosie par le soleil de cette fin d’été au Moyen-Orient. Debout face à la petite guérite bancale en stratifié blanc qui faisait office de comptoir, j’avais un corps. L’environnement silencieux me le rappelait.

Quand je suis entré dans le cinéma, le contraste entre la lumière violente de l’extérieur et l’obscurité de la salle m’aveugla. Je manquais de trébucher sur une marche. Un type se leva, saisit mon avant-bras et me dirigea jusqu’à l’allée centrale. Deux très jeunes gens, fort enthousiastes, prirent le relais de mon guide et m’offrirent une place. Entre eux deux. Au moment où j’allais m’asseoir, un  colosse moustachu surgit du noir, et d’un « lé, lé, lé » (non, non, non) me conduisit d’autorité jusqu’à une autre place, plus au fond, sur le côté. Il me fit un grand sourire, s’assit à mes côtés et m’offrit la moitié de son chawarma. Je déclinais. Il insista. J’obtempérais et, avec un sourire poli, le remerciais. Il me donna une petite tape amicale sur mon genou nu et du menton désigna l’écran. Il avait des mains de boxer. De flic, sans doute.

On passait un film égyptien des années 60. La salle riait de bon cœur des mimiques du père de famille et des lamentations hystériques de son épouse. Par moments, mon voisin tapotait mon genoux, et quand je l’interrogeais du regard, il désignait à nouveau l’écran d’un air gourmand. La troisième fois, je me suis un peu dégagé de ce geste amical et il m’a demandé « Meshkoulé ? » et j’ai répondu que non, il n’y avait pas de problème. En Syrie, il faut savoir les éviter. À l’oreille, très près – j’ai senti sa moustache – il m’a dit quelque chose que je n’ai pas comprise, et j’ai hoché la tête.

Soudain, le son s’est arrêté, et les images à l’écran apparurent en couleur. J’ai eu du mal à comprendre ce que venait faire au milieu d’un film qui se déroulait au Caire, cette plage du Nord, et ces deux blondinettes entièrement nues qui entouraient un beau sportif visiblement ravi. Nous étions passés de l’Egypte de Nasser à la Suède des années 70 et son porno plus ou moins soft. Pour éviter la censure, on avait raccordé la pellicule à l’intérieur d’une autre bobine.

Mon voisin passa, sans gêne aucune, un bras autour de mon épaule, puis, d’un geste précis, ouvrit un bouton de ma chemisette et caressa mon torse. J’étais interdit. Stupéfait. Statufié. Un autre gaillard s’assit à ma gauche. Du rang derrière nous je sentis également une main inconnue se frayer un passage vers mon dos. Ma chemise était de plus en plus en plus ouverte. Et l’on commençait à tester l’élasticité de la ceinture de mon bermuda.

Ma volonté de connaître la vraie vie des vrais Syriens avait pris un tour inattendu. J’avais dû être légèrement intrépide et le regard absent du taulier me revenait en mémoire – comme un signal que je n’avais pas entendu. Je suis sorti de ma sidération. D’un bond, je me suis levé, et j’ai couru jusqu’à une porte. Sorti en trombe, c’est dans la ruelle que je rajustai mon bermuda et ma chemise. Un vieux qui vendait du tabac dans de grands sacs acquiesça d’un mouvement de la tête. Je lui souris. Et j’ai de nouveau arpenté les rues d’Alep, très digne dans mon bermuda à carreaux, mais un peu plus affranchi de ce que pouvait signifier pour mes hôtes la visite d’un fournil, d’un hangar agricole ou d’un bureau de l’autorité militaire (« Simple contrôle, jeune homme »).

C’était il y a vingt-cinq ans, dans un pays qui n’existe plus. Depuis, les mains baladeuses se sont armées de couteaux et ne caressent plus nos candeurs égarées. C’est de cette nostalgie que j’écris.

… à l’Allemagne…

D’abord, il ne s’est rien passé le 31 décembre 2015. Ni à Cologne, ni à Stuttgart, ni à Stockholm, ni à Malmö, ni à Helsinki. Pendant six jours. Et puis on ne savait pas qui avait fait cela. Et puis on a admis que des migrants pouvaient être impliqués. Après, on a repris en chœur l’hypothèse d’un complot – Daech ? Les trafiquants de drogue ? Enfin, il a bien fallu s’y faire : quelque chose avait surgi, avait simplement surgi – une éruption de désirs, un carnaval de l’attouchement en réunion, que dis-je ? en hordes. Le patronat désirait repeupler l’Europe du Nord ? Eh bien, les braves garçons sont passés aux travaux pratiques. Ni FIV, ni GPA, mais des braguettes et des mains un peu têtues. Après tout, la méthode a aussi fait ses preuves, et la saignée que les gouvernements allemands et suédois ont pratiqué sur le peuple syrien trouvera peut-être un jour son Nicolas Poussin. J’imagine bien L’enlèvement des Syriens, avec en haut la figure tutélaire d’Angela, et en bas ces jeunes, pauvres et vigoureux…

Mais nous n’en sommes pas là. Pour l’instant, Ingrid témoigne, son copain Karl déplore. Pendant que l’une se faisait toucher les fesses alors qu’elle hurlait « Bonne année » à la cantonade, l’autre protestait. Vigoureusement dit-on. C’est même un miracle qu’on n’en soit pas venus aux mains. Un mauvais coup est si vite arrivé. Et ce bon Karl de poser une main tendre sur l’épaule de sa fiancée, consolateur à défaut d’avoir été protecteur. Après une si terrible épreuve, les deux tourtereaux retrouveront-ils une vie normale ? Ça sent sa cellule de soutien.

… jusqu’en Suède

Côté démocrates-suédois (populistes), on exulte évidemment sur le mode du « on vous l’avait bien dit ». A gauche, on trouve vite la parade. Pour les féministes, les événements de Cologne (et d’ailleurs : Malmö, Kalmar…) montrent l’étendue du problème masculin et non une quelconque question immigrée. « S’il s’était agi de migrantes, le problème n’aurait pas eu lieu » est-on allé jusqu’à dire au quotidien norvégien Aftenposten – ce qui rappellera aux plus gaulois d’entre-nous ce bon vieux « Si ma tante en avait… ». Telle est la force de la croyance sur l’opinion qu’on peut se faire : tous les démentis du réel renforcent l’une au détriment de l’autre. La croyance est une protestation qui n’entend ni se taire, ni écouter. Elle dure.

Pourtant, la catastrophe a bien fini par se produire. Et elle a pris une ampleur mondiale. La presse suédoise (Expressen, et Dagens Nyheter) révèle le 10 janvier qu’environ cent cinquante très jeunes filles ont été agressées sexuellement en août 2015 par des réfugiés afghans. La machine idéologique aurait parfaitement pu encaisser un tel choc. Le gouvernement suédois aurait déploré de tels actes (ce qu’il s’est empressé de faire six mois après les faits), la gauche féministes aurait pu voir là une nouvelle preuve de la nécessité d’éduquer et rééduquer les jeunes hommes. Sauf que la police a étouffé l’affaire, en dissuadant les jeunes filles de porter plainte contre des individus qu’elles n’auraient pu identifier, puis en se gardant de révéler au public l’événement.

Dans un pays où l’on pousse la transparence jusqu’à ne pas mettre de rideaux aux fenêtres, pareille dissimulation publique ne pouvait que scandaliser le citoyen. Aussi la police s’est-elle efforcée d’expliquer son silence. Je vous le livre en version originale car l’affiche semble trop belle pour être vraie : Peter Ågren, chef de la police du district de Södermalm (Stockholm) ne voulait pas donner aux démocrates-suédois « en tjeneste » – il ne voulait pas rendre service, autrement dit : faire le jeu des démocrates-suédois… Le vrai problème, pour un hiérarque policier suédois, n’était pas qu’une petite fille (la plus jeune avait 11 ans !) eût subi des attouchements, mais que la révélation de ceux-ci fît le jeu de l’extrême droite.

L’aveu est d’une candeur stupéfiante. En effet, dans l’affrontement qui oppose l’Europe du chacun-chez-soi à l’Europe tour-de-Babel, la question est depuis longtemps « qui délire ? » Le camp des partisans de l’immigration pouvait bien s’accommoder que, d’attentats aveugles en viols en réunion, ce ne soit plus l’extrême droite qui délire, mais « quelques individus issus de l’immigration ». Le « pas d’amalgame » suffisait à maintenir les digues et garantir le monopole de la raison à ceux qui avaient aussi celui de la violence légale (et n’en usait qu’avec parcimonie). Mais si un chef de la police en vient à couvrir le viol d’une fillette par passion haineuse contre ses compatriotes mal-votants, alors tout s’écroule et le délire, aux yeux de l’opinion publique, change de camp.

Si les événements de la Saint-Sylvestre ont un tel retentissement en Europe (on en parlerait presque plus que du martyre français de 2015), ce n’est pas tant à cause de la gravité des faits – on meurt rarement d’un attouchement, on a tout de même envie de le rappeler – ni de ce qu’ils révèlent d’une pulsion de conquérants mâles et destructeurs. Non. L’ébranlement vient d’ailleurs. La prochaine fois qu’une Angela Merkel évoquera « le cœur sec » de ses opposants, le père de famille qui l’écoutera d’une oreille distraite en mettant la table du réveillon pourra dire à voix haute, et très tranquillement : « Elle est complètement folle, celle-là. » Et là, effectivement, tout deviendra possible.

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