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Redécouvrir le cinéma d’Agnès Varda

"Cléo de 5 à 7" et "L’une chante l’autre pas" à retrouver sur Netflix

Redécouvrir le cinéma d’Agnès Varda
Valérie Mairesse et Thérèse Liotard dans "L'une chante, l'autre pas" (1977). D.R.

Quand la plateforme préférée des ados s’intéresse au cinéma d’auteur, tous les espoirs sont permis


Maintenant que l’ère des confinements et autres couvre-feux semble s’éloigner, il est de bon ton de dénigrer Netflix. Mais Netflix, c’est comme l’alcool ou la drogue, il ne faut pas en abuser et savoir choisir le meilleur.

Depuis début septembre, sur la plateforme, on peut décider de regarder un film d’Agnès Varda, cinéaste si singulière, et parfois, il me semble, mal comprise. Sept de ses films sont disponibles, de « La Pointe Courte », son premier long métrage de 1955, hommage aux pêcheurs sétois et à l’incommunicabilité dans le couple, en passant par son autobiographie filmée « Les plages d’Agnès » jusqu’à « Sans toit ni loi », certainement son plus grand (et mérité) succès commercial, avec une Sandrine Bonnaire stupéfiante.

Mais, j’ai choisi de m’intéresser au mythique « Cléo de 5 à 7 », sorti en 1962, et à « L’une chante, l’autre pas », film de 77 considéré comme mineur. Ce sont deux films sur les femmes, réalisés par une femme, mais pas seulement pour les femmes. Ils sont surtout si éloignés du féminisme contemporain qu’ils en deviendraient d’utilité publique.

Un film sur l’attente

« Cléo de 5 à 7 » est un de ces films que l’on se doit de voir à 20 ans, quand on se dit cinéphile mais qu’on est surtout snob. Je n’en avais pas beaucoup de souvenirs, on est souvent un peu cons à 20 ans.

Pour cette deuxième rencontre avec Cléo, 30 ans après, je fus éblouie. Les premiers mots qui me vinrent à l’esprit après ce visionnage, furent : « virtuosité », « maestria », ces mots que l’on voit écrits sur les affiches de films, suivis de points d’exclamation ! Peut-être que le terme de « grâce maîtrisée » serait plus adapté. Cléo, une jeune chanteuse à la mode, un peu courtisane façon XIXe, déambule dans Paris dans l’attente d’analyses médicales qui lui diront, si oui ou non, elle est atteinte d’un cancer. Dans la première scène, Cléo se fait tirer les cartes, le jeu de tarot est filmé en gros plan, minutieusement, carte par carte, alors que la cartomancienne commente le tirage, ponctué par les questions anxieuses de Cléo. Les deux femmes sont hors champ, et le plan finit par s’élargir lorsqu’on comprend que Madame Irma a vu la faucheuse. Et ce sera donc la faucheuse qui accompagnera Cléo pendant la première partie du film (qui se construit comme un diptyque ou la mort et la vie à la fois s’opposent et s’entremêlent). Elle essaie de se distraire en faisant l’emplette d’un chapeau noir, qu’elle qualifie de ridicule. Accompagnée de son chaperon, comme une héroïne de tragédie grecque, elle se rend dans une brasserie. La caméra se promène sur le visage des consommateurs attablés, chope des bribes de conversation. Cléo se sent encore plus seule.

Une des forces du film se situe dans l’opposition de plans « chiadés », le film est en noir et blanc et certaines images sont superbement graphiques, pensées comme des tableaux (Agnès Varda, touche-à-tout de génie, était également photographe), et cela se sent. Et puis nous avons la partie improvisation façon Nouvelle Vague, à laquelle Varda fut assimilée. La caméra bouge, un peu au hasard, mais un hasard maîtrisé, car elle s’arrête sur des visages bizarres, souvent laids, tels des gargouilles médiévales, comme pour signifier que la mort rode. La cinéaste insuffle également de la légèreté, il ne faut pas oublier qu’elle fut la compagne de Jacques Demy, ce magnifique cinéaste, qui inventa la tragédie à paillettes. Ainsi Cléo rend visite à une de ses amies, qui pour la consoler lui conseille de compter les pompons des marins, car cela porte chance. Demy n’est pas loin…

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Et puis c’est au parc Montsouris, quelques minutes avant le verdict de sept heures, que Cléo revient à la vie, elle rencontre un jeune homme, qui comme le Guy des Parapluies de Cherbourg, doit partir en Algérie. Et ils fabriqueront de l’espérance avec la guerre et la maladie.

La Colette du cinéma

« L’une chante l’autre pas » pourrait être perçu comme un film féministe, car le sujet en est l’avortement, mais aussi son pendant, la naissance. Mais il est plus simplement le portrait de deux femmes, que tout oppose et tout réunit. Pauline, dite Pomme, est une jeune fille libre et effrontée, qui sait ce qu’elle veut (la trop sous estimée Valérie Mairesse et sa voix si particulière). Suzanne est une femme résignée que la vie semble avoir accablée (la trop sous estimée Thérèse Liotard et sa grâce un peu austère). Nous sommes en 62, Pomme va aider Suzanne à avorter à Amsterdam. Elle a déjà deux enfants et son mari photographe ne gagne pas un rond. D’ailleurs, il finira par se suicider.

D.R.

Pomme a beau être dans la vie et le mouvement, là encore avec Varda nous sommes dans la mort et dans l’immobilisme. Nous retrouverons ensuite les héroïnes dix ans après, en pleine parenthèse enchantée post-68 et loi Veil. Mais ça n’est pas pour autant un plaidoyer pour l’avortement, lequel est juste présenté comme une chose qui peut arriver dans la vie d’une femme. L’image est colorée, joyeuse, un peu hippie même, quelquefois un peu impressionniste. Pomme est chanteuse, et là encore, nous retrouvons ce goût pour le drame repeint en rose à la Demy, et ces chansons un peu kitsch filmées comme des opérettes. La vie, vous dis-je.

Varda n’a cessé d’être libre, éloignée de tout militantisme, touche à tout à la Colette et tourbillonnante. Dans « Les Plages d’Agnès », elle se définit ainsi : « Si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages, moi si on m’ouvrait on trouverait des plages ».


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est enseignante.

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