J’ai déjà décrit les circonstances de l’organisation des quatrièmes Y’a bon awards, ces trophées d’infamie décernés par Les Indivisibles, association animée par la chroniqueuse Rokhaya Diallo – dont le credo et le créneau consistent à asséner que la société française est désespérément raciste. Ayant souligné le degré de décence de cette ligue de vertu, je ne reviendrai pas sur la malheureuse coïncidence entre le maintien de la cérémonie et l’effroi général consécutif à la tuerie de Toulouse, dont feu le « coupable présumé » présentait un profil assez éloigné de l’idéal-type du raciste hyperboréen ébauché par Rokhaya Diallo et ses comparses.

La liste des lauréats atteste en effet du présupposé ethnique des Indivisibles, un comble pour des « antiracistes » ! En revenant dans le détail sur les dossiers d’accusation des uns et des autres, on dégage une grille de lecture univoque. D’abord, le raciste se permet quelque saillie « nauséabonde » sur le délabrement de la société française en pointant la responsabilité de certains immigrés de fraîche date, dont l’apport culturel ne s’accommode pas forcément du creuset français. C’est le cas des deux têtes de turc de cette quatrième édition des Y’a bon, Christophe Barbier et de Caroline Fourest, qui n’ont pourtant rien d’ethniciste ou de racialiste. Qu’importe, puisque pour reprendre le titre d’un ouvrage de Michèle Tribalat, c’est « les yeux grands fermés » que les Indivisibles jugent toute analyse de l’immigration. Chimiquement pure et dénuée de toute tare, leur immigration fantasmée n’est que le pendant idéaliste des discours xénophobes sur l’ennemi intérieur, la cinquième colonne arabe, noire ou musulmane qui minerait la France. Fourest et Barbier ont commis l’inexpiable péché de dénoncer les comportements (minoritaires) de musulmans s’opposant à la loi sur la laïcité ou à l’interdiction de la burqa. Qu’on songe à Caroline Fourest qui a eu le toupet de dénoncer « des associations qui demandent des gymnases pour organiser des tournois de basket réservés aux femmes, voilées, pour en plus lever des fonds pour le Hamas » ! Ou de la pauvre sénatrice radicale de gauche Françoise Laborde, stigmatisée pour avoir fait voter une loi prohibant le port du voile islamique chez les puéricultrices et avoir déclaré : « Et j’ai bien compris que j’inquiétais, que je perturbais et que j’étais une islamophobe. Bon ben voilà, et j’assume ». Verdict : une opposante de caoutchouc voire une dangereuse droitarde, puisque, selon les Indivisibles, le dernier clivage politique qui vaille peut se résumer ainsi : droite nationaliste et islamophobe vs. (vraie) gauche immigrationniste et islamophile. Du Terra Nova presque dans le texte, merci Olivier Ferrand.

Aux yeux du jury, entre autres composé du rappeur Youssoupha (spécialiste ès théories raciales), de la charmante actrice Aïssa Maiga, mais aussi du concepteur de l’idéologie « mainstream » Frédéric Martel, tout ou presque est donc suspect. Au passage, admirons la détermination, la ténacité et le courage dudit Frédéric Martel qui, sur son blog, se dédit déjà partiellement. Sans doute échaudé par la colère de Caroline Fourest, et soucieux de conserver ses entrées à L’Express qui publie régulièrement ses textes, mais qui entend aussi porter plainte pour diffamation, Martel fait assaut de bons sentiments bien dégoulinants pour tenter de se justifier : si « le jury n’a pas participé à la présélection des finalistes », « il est (pourtant) clair qu’une majorité (simple) a voté pour les lauréats (…) A titre personnel, par exemple, je n’ai pas partagé – et je l’ai dit – l’avis des jurés de remettre un prix à Christophe Barbier, directeur de l’Express et pas seulement parce que je travaille à l’Express et que mes chroniques et mon blog y sont publiés. La vidéo-éditorial qu’on lui reprochait ne m’est pas apparue, en effet, susceptible d’être considérée comme stigmatisante. »

Pardon et merci patron ! Frédéric Martel s’en prend ensuite à Fourest « pugnace, brillante » mais « parfois, islamophobe obsessionnelle ». C’est là que le bât blesse ! Car « Fourest a médiatisé les rumeurs sur Martine Aubry et son mari « avocat des islamistes »… Pire, au-delà de son cas personnel, le fameux climat d’insécurité culturelle qui règne en France incite Martel à dresser une liste de suspects dignes des Catilinaires : « d’Alain Finkielkraut à Élisabeth Lévy, en passant par Eric Zemmour, Ivan Rioufol, Renaud Camus et donc Caroline Fourest (…) l’anti-islamisme obsessionnel est une matrice commune. Je le répète : je pense qu’il ne faut pas céder aux oukases islamistes et il n’est pas question d’abandonner notre laïcité pour satisfaire les lobbys intéressés des islamistes. Parfois, j’ai même des doutes, moi aussi, sur la compatibilité de certains préceptes de l’islam avec les valeurs de la République. Mais ce qui me gêne, c’est que ces intellectuels ne voient et ne parlent que des problèmes. Ils ne pensent qu’à résister et à se protéger. Aucun de ces néoconservateurs n’évoque les progrès, pourtant souvent réels, de l’intégration – et pour une raison très simple, ils ne la souhaitent pas : ils veulent l’assimilation. C’est ce « laïcisme » que je critique, cette laïcité incantatoire, ce républicanisme aveugle, celui qui ne tient jamais compte de la réalité, de la vie des gens, de la complexité des identités plurielles ».

On pourra questionner à l’infini la validité des concepts d’intégration et d’assimilation, que Martel rabote grossièrement, mais résumer les prises de position d’Alain Finkielkraut et de ses compagnons d’infortune à une simple critique de l’islam, c’est tomber à son tour dans l’islamomanie obsessionnelle que l’on vitupère. Chevènement parlait d’ « extincteur de débat public » : à coup sûr, voici la véritable fonction des Y’a bon awards

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