Rien ne vaut, pour prendre la mesure du présent que les conseils d’un maître ancien et de voir par ses yeux ce que nous sommes devenus.


Un esprit hâtif, jugeant les œuvres du Prince de Ligne d’après ses titres et l’homme par la réputation que lui firent ses contemporains, serait enclin à le classer parmi les libertins du XVIIIe siècle. Il en diffère pourtant par sa désinvolture même. Nul ne fut moins idéologue que le Prince de Ligne; ses voltes ne sont pas des révoltes: elles sont guidées par le goût, cette notion française par excellence.

Une morale du goût

Il faut lire l’auteur des Contes immoraux et de Mes Ecarts, pour comprendre que la morale demeure son grand souci, que ses goûts ne cessent d’alerter son intelligence ancrée dans une idée du beau indissociable du bien. La formule bien connue du Prince de Ligne: « Etre heureux et rendre heureux » nous semblerait minimale, sinon minimaliste, si l’on ne s’avisait aussitôt qu’elle est, à tout le moins, plus difficile à exercer que son contraire, « être malheureux et rendre les autres malheureux », – ce qui pourrait être la devise des moralisateurs puritains de notre temps.

La morale du Prince de Ligne est une morale concrète, une morale du cas particulier qui ne se laisse pas fasciner par l’abstraction : « J’ai souvent vu ces Messieurs, qui travaillent pour le bien des hommes en général, ne pas assister un homme en particulier. Ils me rappellent cet Anglais qui, après avoir passé la nuit à travailler contre la traite des nègres et leur esclavage, tirait tous les jours les oreilles au sien, parce qu’il se levait un peu trop tard. »

C’est aussi une morale décantée par le bonheur qui sait qu’elle retrouve sa raison d’être en se délivrant du ressentiment. Elle est d’abord délicatesse, – cette subtile science de ne point offenser: « Je trouve horrible à un homme d’esprit d’attraper un sot. Qu’il attrape un autre homme d’esprit, s’il le peut. Celui des deux qui sera l’attrapé est à coup sûr le plus présomptueux des deux ». Mes Ecarts, ou ma tête en liberté propose une morale, non point générale, non point présomptueuse ou fière, mais humble à sa façon, pratiquant la « suspension de jugement ».

Notre temps est aux justiciers. Punir est la grande affaire de ces esprits à la fois naïfs et retors, – naïfs car ils s’imaginent accroître l’empire du Bien et retors car l’usage excessif de la mauvaise foi en fait des sophistes perpétuellement menaçants. A l’inverse, le style du Prince de Ligne témoigne du juste, qui est plus profond que la Justice, de même que la civilité est plus profonde que la civilisation. « Il est souvent de la justice de ne pas faire justice ».

Savoir danser

Le Prince de Ligne, réputé homme d’esprit, et que ses mauvais disciples imitent en rivalisant d’arrogance, nous semble d’abord un homme de cœur. La certitude, la remontrance, le grief ne sont pas son fort: « Malheur aux gens qui n’ont jamais tort, ils n’ont jamais raison ». Sa leçon est de ne point en donner. Il s’adresse au lecteur avec amitié et ne porte pas plus loin ses maximes que des propos de table. Ce convive ne veut pas imposer sa loi mais se rendre aimable, simplement, et sans ambages: « Une seule chose peut nous ennoblir, c’est l’élévation de l’âme. Mais mon Dieu ! Que cela devient rare ! On en avait plus quand on n’avait pas tant d’esprit ».

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Plus danseur que stylite, et danseur dionysien, le Prince de Ligne fait « danser la terre », selon la formule antique, d’une danse où l’on s’oublie pour faire corps avec quelque mouvement plus grand que nous. Ainsi le Prince de Ligne fait l’éloge de la danse des Cosaques et ses « jeunes femmes grecques et [ses] beautés de Géorgie et de Circassie » et la préfère à « la grâce stupide et importante d’un menuet, accompagné d’un sourire en donnant la main, avec un sot balancé ».

Plus on le fréquente et mieux l’on comprend que le Prince de Ligne, célèbre les vertus, au sens étymologique. Non pas la vertu des censeurs, des jaloux et des aigris, mais les vertus immémoriales qui font les gens de bonne compagnie: « Je ne vois plus d’envie de s’amuser: tous les esprits sont lents; plusieurs sont pesants; on croit aux impossibilités. On se laisse aller à une vie uniforme, à une monotonie insupportable; on n’a plus qu’une sourde ambition. »

L’écueil est un ressentiment

La force sans la prétention au bon droit, est pour le Prince de Ligne la preuve, et la condition, de la bonté heureuse, faite pour le bonheur, et pour en donner: « On n’a que des bonheurs d’enfant. Je ne connais pas de carrière plus heureuse que la mienne. Le remord, l’ambition, la jalousie n’en ont jamais troublé le cours ».

L’exemple de sagesse vaut mieux que la leçon de sagesse. L’intuition du Prince de Ligne précède la pensée de Nietzsche: le ressentiment est un écueil; sans la jalousie, il y aurait le paradis sur terre. Or, pour le Prince de Ligne, héritier des moralistes du XVIIe siècle, que Nietzsche affectionnait particulièrement, cette jalousie tient à la boursoufflure, à l’importance que l’on se donne: « C’est l’importance que je reproche le plus à tout le monde. Les dévots, par exemple, s’imaginent que Dieu même doit leur savoir gré de leurs soins. »

Il est cependant, pour le Prince de Ligne, une bonne dévotion, qu’il prend la peine de définir, « la dévotion de bonne foi d’une âme tendre et un peu exaltée, d’un cœur juste et pur ». Ce qu’il nous en dit, de la façon exquise qui lui est propre, vaut singulièrement pour notre temps: « Ce dévot, tel que je l’entends, avec toutes les aimables vertus de la société, ne dira, ni ne fera, ni ne désirera le mal. Il ne scandalisera pas, il ne condamnera personne et tirera d’affaire une jolie femme que les lois de bien des pays condamnent à la mort pour le plus joli petit péché du monde. »

Mes Ecarts ou Ma tête en liberté, éditions Les Belles Lettres.

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