« Charte de l’imam », lettre aux candidats à la présidentielle : puisque l’islam n’occupe pas une place assez importante dans la campagne présidentielle, certains acteurs musulmans ont décidé de l’imposer à l’ordre du jour. Et malgré les apparences, chacun prêche pour sa paroisse. Si nombre de musulmans reprochent aux politiciens de faire cas de leur religion durant les élections, les patrons des institutions officielles ne sont absolument pas en reste, et ne se gênent pas pour tenter d’écarter le voisin un peu trop gênant d’un coup de relation presse. Ces querelles de chapelle esquivent tous la seule question qui vaille : comment réduire à la marginalité les imams YouTube et autres convertis aussi zélés qu’ignares qui ont fait leurs classes en prison ?

La castagne a vraiment commencé lors des chantiers lancés par le gouvernement sous l’égide de Jean-Pierre Chevènement : voilà la Grande Mosquée de Paris qui claque la porte, furieuse de se voir attribuer une autorité de tutelle – laquelle a tout de même voyagé en Egypte et fréquenté les savants de l’université Al-Azhar, plus grande université en théologie islamique du monde.

De la lettre aux candidats du CFCM…

Le premier à tirer a été le patron du CFCM. Il a envoyé une lettre aux candidats le 22 mars, demandant notamment la révision des programmes d’histoire pour valoriser l’amitié entre le Maghreb et la France, et proclamant en plusieurs lignes un attachement presque romantique aux valeurs de la République.

Dans ce texte très politique qui se conclut par une prière pour la France, le CFCM se cantonne à l’habituel Padamalgam en réclamant avec force « punition sévère » et « déplacements symboliques » face aux actes anti-musulmans. Victimaire, comme à l’accoutumée, ce quasi-tract prétend que « la question de la compatibilité de l’Islam avec les valeurs de la République n’a pas de sens », non sans préciser que les « musulmans de France considèrent que l’islam confère une égalité totale aux femmes et aux hommes ». Cette lettre illustre le déni dans lequel vit le CFCM, qui semble ne pas se rendre compte des ségrégations sexistes opérées dans certains quartiers de région parisienne, ni des dérives liées à certaines radicalisations. Fermez le ban.

…à la proclamation de la Grande Mosquée de Paris

Quelques jours plus tard, c’est au tour de Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris, de publier le 28 mars une Proclamation de l’islam en France. « En France » et pas « de France ». La nuance est de taille. Il reprend peu ou prou la ligne du CFCM en dénonçant à grands cris les « islamophobie » et « islamopsychose » françaises.

Mais à la différence du Conseil Français du Culte Musulman, Boubakeur semble prendre en compte les critiques adressées aux manifestations de l’islam sur le territoire français, et commence sa proclamation en contextualisant une « réinterprétation du texte dans le contexte ». Il n’hésite pas à mettre en garde ses fidèles contre les « sources, prédicateurs télévisuels, qui ne sont pas reconnus par les savants les plus respectés de la communauté », visant ainsi les prêcheurs radicaux 2.0, mais également contre « l’observation irréfléchie et obsessionnelle de règles sans finalité spirituelle ».

Rappelant que « la prière ne doit en aucune manière produire du désordre ou du trouble » dans une France qui « n’est pas (…) terre d’islam », il appelle au respect des valeurs de la République et explique qu’un musulman n’a pas à revendiquer l’interdiction de caricatures blasphématoires, en référence aux prières de rue et aux caricatures de Charlie hebdo.

Le texte rappelle en outre à plusieurs reprises son attachement aux valeurs de la République, à l’égalité homme-femme, et tutti quanti. Au fil des pages, le recteur rappelle les grands principes de l’islam, invite les hommes et les femmes à la simple décence, les appelle notamment à respecter leurs concitoyens lors de la période du Ramadan, et, somme toute, définit un islam plutôt libéral.

Quand le CFCM renchérit…

Nouvelle surenchère : c’est de nouveau le CFCM qui, cette fois-ci, publie ce qui serait un document de travail, soit la « charte de l’imam », à la presse. Ce document souligne l’importance des valeurs de la République pour les prédicateurs musulmans et les enjoint à prêcher un « islam du juste milieu ». La déclaration de principes a vocation à être signée par les imams exerçant en France, ce qui est loin d’être gagné compte tenu de l’essor de la mouvance salafiste radicale sur le territoire national. La charte ne concernera que les imams volontaires. Quid de ceux qui refuseront de signer cette forme de code déontologique ?

Mais la diffusion du document à la presse ne passe pas. Les participants n’acceptent pas de se voir voler la vedette. Encore plus décrédibilisé par le communiqué cosigné par la Confédération islamique Milli-Görüs (CIMG), le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF), la Fédération nationale de la Grande Mosquée de Paris (FNGMP), l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) et l’organisation Foi et Pratique, le CFCM voit son image un peu plus écornée. Les frondeurs s’offusquent ainsi de la publication jugée impromptue du texte, et dénoncent à cors et à cris « les méthodes employées par le président du CFCM », qui aurait publié des « documents de travail non encore adoptés ». Chacun sa version.

Si CFCM et Grande Mosquée de Paris jouent sur la même tonalité, celle d’un islam libéral, ouvert et moderne,  nul n’ignore qu’entre Anouar Kbibech, d’origine marocaine et la Grande Mosquée de Paris, liée à l’Algérie, les relations ne sont pas au beau fixe. Objet du litige : la direction de l’islam de France. Pas besoin de chercher plus loin.

Que l’UOIF, proche des Frères Musulmans, râle, n’est pas étonnant. Que la Grande Mosquée de Paris s’émeuve, ce n’est pas plus une surprise. Pas plus que l’agitation de la Turquie d’Erdogan. Mais  quelle valeur cette charte aura-t-elle, compte tenu de l’autorité relativement faible du CFCM auprès de la population musulmane ?

…face à l’islamisme made in France

Pendant que tout ce beau monde s’entredéchire, un troisième courant retient l’attention des musulmans de France : les Frères musulmans, dissimulés derrière une association officiellement laïque. Bien qu’il se prétende non-religieux, le Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF) entretient en effet des liens troubles avec la mouvance frériste, comme Tariq Ramadan, ou encore son fondateur, Samy Debah, qui, selon Libération, est un ancien prédicateur du Tabligh proche de l’islamologue suisse.

Le médiatique Marwan Muhammad, directeur exécutif du CCIF, n’hésitait pas à affirmer tranquillement dans les colonnes du Monde en septembre 2016 que « l’Etat n’a pas à réformer l’islam ». Pour lui, au moins, la question est réglée : « il n’y a pas (…) d’islam de France ». Pour sûr, Muhammad n’a aucun intérêt à promouvoir l’islam version marocaine et algérienne.  Sous couvert de vivre-ensemblisme et de police de la tolérance, il semble chercher à défendre l’islamisme frériste de France comme seule et unique doctrine pour les musulmans. Ainsi qu’en témoigne son sujet favori : le foulard. Il exige en effet l’abrogation des lois de 2004 et de 2010 prohibant le port du voile à l’école et le port du voile intégral dans l’espace public.

Grâce à sa communication moderne et numérique, le CCIF semble être beaucoup plus écouté par la jeunesse franco-musulmane que les représentants d’institutions pourtant officiellement connues et reconnues. L’association, qui assume sa proximité avec des organisations comme Al-Kanz ou Baraka City s’est affiché auprès d’imams aussi radicaux que Nader Abou Anas et Rachid Abou Houdeyfa.

En fin de compte, les éternelles guerres de pouvoir entre affidés de l’Algérie, du Maroc et de la Turquie profitent à ces stakhanovistes de la charia, voire aux tenants d’un djihad guerrier.

Une question moins théologique que politique

Malgré les apparences, le débat n’est pas tant théologique que politique. Car les textes sacrés ne servent que de source d’autorité à quiconque proclame « faites ce que je vous dis parce que c’est écrit dans le Coran ». La problématique ne consiste donc ni à savoir ce qui est écrit dans le Coran ni comment l’interpréter. La question est de déterminer quels sont les exégètes les plus écoutés par les croyants.

Or, dans leurs différentes productions écrites, les différents acteurs musulmans en France ne traitent pas ce problème. Aucun d’entre eux ne dit comment, par miracle, son interprétation deviendra hégémonique. Dommage, on aurait aimé savoir comment faire en sorte que les Merah et Coulibaly en germe écoutent la Grande Mosquée de Paris plutôt que l’EI ou Al-Qaïda.