Il y a cinquante ans, les Docksides prenaient le large.


 Nous entrons dans l’ère des interdits. Notre façon de manger, de s’habiller, de lire et de penser est dorénavant surveillée. De fantasques autorités (tirées au sort) ou des instances autoproclamées, sortes de communautés virtuelles qui s’épanouissent dans la rancœur, se sentent investies d’un nouvel ordre moral : le devoir de contrition. Je suis fautif par essence, mal intentionné par destination, je vous prie, par avance, de bien vouloir m’excuser. Cette vieille formule de politesse est censée désamorcer les conflits.

Comités de vigilance

Je dois donc me repentir de mes actes et bien sûr, de mes mauvaises pensées, c’est le message littéral que nous envoient, depuis plusieurs années, tous ces comités de vigilance. Le mal m’habite et je ne le savais même pas. Je suis impardonnable.

Autrefois, l’été, je faisais relâche. Je m’autorisais à décorseter mon comportement, tout en restant dans une décence provinciale, quand ce mot avait encore une signification. Je portais à cette époque-là, des espadrilles basques, des chemises hawaïennes, il m’arrivait même d’enfiler un bermuda, ultime audace, réminiscence d’un passé supposé colonial, atroce démonstration de mon incapacité à comprendre l’autre et sa colère légitime.

Aujourd’hui, je me pose trop de questions. La peur du procès m’oblige à réfléchir, chaque matin, à la manière dont je vais sortir de chez moi. Mes vacances sont devenues un véritable calvaire vestimentaire et culinaire. Ai-je, par exemple, le droit de chausser des mocassins sans offenser la mémoire des Indiens d’Amérique ? Moi, le berrichon-andalou, puis-je, impunément, avaler un falafel sans prendre part à l’imbroglio israélo-palestinien ?

Oser la chaussure de ville sans chaussettes ?

Plus grave, est-il possible dans mon pays de porter un pull sur les épaules, une « petite laine » au coucher du soleil, sans cautionner un candidat de centre-droit couperosé et avouer mon balladurisme latent ? Oser la chaussure de ville sans chaussettes, à même la peau, est-il le signe d’une odieuse réappropriation culturelle de certains rites tribaux ? Lors d’un récent séjour en Bretagne, dans le Finistère nord, j’ai été pris de panique à l’idée d’endosser les crimes commis sur le peuple breton, admirable et souverain. Ma belle-mère venait de m’offrir une marinière tricotée dans des ateliers de la Manche que j’exhibais fièrement sur la plage, sans penser à mal, je vous assure, sans volonté de choquer et encore moins de m’attribuer les souffrances de l’autochtone.

En une décennie, j’ai renoncé à tant de plaisirs d’habillement, les demi-bas couleur rouge cardinal afin de ne pas heurter la foi Vaticane, la cravate en tricot pour éviter la susceptibilité de certains académiciens et glaner quelques voix à la prochaine élection, ou pire, mon abdication (la plus cruelle), je parle ici de l’abandon des double-boucles, ces souliers réservés uniquement aux fans de Philippe Noiret à jour de leurs cotisations. Au début des années 1970, il n’était pas rare de croiser dans la rue, une jeune institutrice en sabot et mini-jupe, une actrice anglaise en short ultra-court et talons hauts, un professeur en costume de velours et lavallière, une star du chobizenesse en déshabillé de soie sauvage ou un ministre d’ouverture en polo crocodile sur la terre battue.

1970, année nautique

En cinquante ans, nous avons perdu cinquante nuances de diversité. Nous sommes contraints de demeurer dans notre zone de vêtements, aussi en panne que l’ascenseur social. Figés dans notre classe, parqués dans notre caste, dans notre couleur et notre soumission. Reverrons-nous, un jour, Dominique Sanda en socquettes et tennis basses, Marthe Keller, princesse de Kurlande en ciré jaune ou Sophia Loren en lunettes extra-large et chemisier moulant, etc… ? En 1970, l’américain Sebago inventait la « chaussure bateau » moderne, souple et élégante.

Les Docksides ont révolutionné la pratique des sports nautiques et popularisé le style « preppy » sur tous les pontons du globe. Les étudiants BCBG et les fils de famille s’en firent des alliées pour la vie. Héritiers de Tabarly, ils n’hésitaient pas à les garder aux pieds jusqu’au début de l’hiver même ceux qui avaient le mal de mer. Ils ne s’en séparaient que par force majeure et avis de tempête, c’est à dire avant de se rendre au rallye de la fausse comtesse du canton et vraie radine sur les petits fours. Je veux cet été faire un vœu, croire en une autre société moins segmentée.

Je fais le rêve impossible que la chaussure bateau dépasse son territoire protégé, celui des calanques et des stations huppées, comme un signe d’apaisement, elle habillerait dès lors, la cité et la campagne, le déclassé et le surclassé. La République y gagnerait en harmonie.

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