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Dis papa, c’était comment l’école avant la théorie du genre?

Je me souviens de l'école des filles et des garçons

Dis papa, c’était comment l’école avant la théorie du genre?
Cour de l'école Gustave Rouanet, Paris, 2018. Auteurs : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. Numéro de reportage : 00873678_000047

Je me souviens de l’école des petites filles et des petits garçons  qui jouaient respectivement à la marelle et au football. Nos progressistes éclairés, Verts en tête, veulent déconstruire ce modèle digne des heures les plus sombres de la tradition.


Parmi les beaux jours de mon enfance, il en est un que ma mémoire aime à souvent exhumer. J’avais neuf ans, c’était la fin de l’année scolaire. La chaleur était terrible ; les jeux de société, avec lesquels nous tuions le temps jusqu’aux vacances, nous ennuyaient. Alors, moi et dix autres élèves, nous avions pris un ballon, quatre sacs et étions allés faire un foot dans la cour. Puis nous avions été rejoints par d’autres camarades ; à la fin, nous étions bien quarante. Débuté au début de l’après-midi, ce match avait duré jusqu’à la fin. Je me rappelle des cris de joie, des coups, de mon épuisement, des hurlements des instituteurs qui voulaient nous faire rentrer, de mon copain Joël dont les genoux râpés disaient l’abnégation. J’y songe ! Parmi les joueurs, il n’y avait aucune fille. Et si ce moment que je chéris tant était en fait scandaleux ?

Les Verts à l’avant-garde

Le 8 juillet, Eric Piolle, maire EELV de Grenoble, écrivait sur Twitter : « Les cours d’écoles de nos enfants ressemblent à des parkings en bitume, brûlantes en été et trop réservées aux pratiques des garçons ». Depuis son triomphe programmé dans les métropoles gentrifiées aux municipales, ELLV ne se sent plus. Habitué à quémander des places au PS, il ambitionne désormais de diriger la recomposition de la gauche. Cette assurance lui vient de ce qu’il domine le combat culturel. Orpheline du prolétariat, la gauche avait besoin d’un nouvel étendard ; comme l’immigration est trop « clivante », elle s’est rabattue sur l’écologie. Tout le monde veut mieux manger, sauver les tritons et consommer moins de pétrole. Déjà de mon temps, les cours de géographie faisaient la part belle à l’Amoco Cadiz. Aujourd’hui, c’est l’orgie : documentaires, peoples, marches pour le climat, manifestes, reportages, ONG, greenwashing, Greta Thunberg. C’est tout juste si l’on peut encore fumer une clope dans la rue sans se voir reprocher de buter un panda. La jeunesse des métropoles, qui n’a pas trop à s’inquiéter pour son avenir, le vrai, celui des fins de mois, processionne régulièrement sur les boulevards et, hélas, vote aussi. La propagande écologiste, omnipotente, porte les Verts partout en Occident. Sur le modèle des Grünen qui ont avalé le SPD, la social-démocratie se met à la remorque de ces anciens gauchistes ayant troqué la lutte des classes pour celle de la planète, dont ils parlent moins en scientifiques ou poètes qu’en zélateurs de Pachamama.

Adorateurs de la nature, ils la nient quand elle concerne l’homme

Mais l’on ne se refait pas, et l’écologie politique est le faux nez d’un progressisme fanatique. Les Verts sont des immigrationnistes passionnés, des sans-frontiéristes fervents, des pacifistes enflammés, des transhumanistes brûlants. Présents dans tous les cortèges Black lives matter, ils soutiennent également sans réserve la théorie du genre. Sur leurs tables de chevet, à côté de celles de Gro Harlem Bruntland et de Raoni, ils ont des photos de Judith Butler et de Pierre Bergé. Notre époque n’aime rien tant que les paradoxes ; voilà sans doute pourquoi, sur un plan intellectuel, les Verts ont tant de succès. Adorateurs de la nature, ils la nient quand elle concerne l’homme. Pour eux, dans ce cas, tout est « construction culturelle », et la biologie doit se soumettre. La célèbre formule de Simone de Beauvoir selon laquelle on ne naît pas femme mais on le devient figure en incipit de leur bréviaire en papier recyclé. Enragés du mariage gay, ils le sont aussi de la PMA et de la GPA ; comme autrefois les communistes, ils récusent leurs opposants du fait d’une supposée logique de l’histoire. Tous les délires sociétaux leur plaisent ; ils fonctionnent sur le mode de la transgression permanente ; jamais ils ne s’amendent, convaincus qu’ils sont d’être les éclaireurs d’une humanité nouvelle. La nation leur fait horreur ; ils sont « citoyens du monde » ; les malheurs des transsexuels ougandais les révoltent plus que ceux des clochards périgourdins. En fait, ce sont de parfaits libéraux ; ils accompagnent le capitalisme dans sa destruction systématique de toutes les structures traditionnelles. La famille composée d’un père et d’une mère, en ceci qu’elle résiste à l’individualisme, les épouvante. Sociologiquement, ils incarnent jusqu’à l’absurde ces élites hédonistes et gyrovagues qui, selon Christopher Lasch, ont fait sécession du corps social depuis le début des années 1990.

La gauche a toujours été fâchée avec le réel 

Héritiers de 68, ils en ont repris l’agit-prop. Ils pensent en slogans. Non pas qu’ils soient bêtes – c’est le parti qui comptent le plus de diplômés –, mais ils confondent les choses et les mots. Au fond, à leurs yeux, le réel n’existe que dans la mesure où on le nomme. De là vient leur passion des néologismes et du caviardage. Un concept tire toute sa légitimité de sa nomination. Par exemple, affirmer qu’il y a des « violences faites aux femmes » suffit pour en faire un « phénomène de société » et, ainsi, à justifier le soupçon généralisé qui touche aujourd’hui les hommes. En revanche, la violence endémique de la « diversité » envers les « babtous fragiles » s’inscrit dans la catégorie des « incivilités ». La gauche a toujours été fâchée avec le réel. Idéaliste, elle avance à grands coups de symboles et de métaphores. Les Verts perpétuent cette tradition et la poussent à des extrémités loufoques. A peine élu à Lyon, Grégory Doucet a décidé d’« ouvrir le débat » sur l’écriture dite inclusive.

Impérialisme masculin ?

Dans un papier de So Foot, Edith Maruéjouls, « géographe du genre », expliquait dernièrement que le foot phagocytait « 90% des espaces de jeu en élémentaire » alors que les garçons qui y jouent, « c’est au mieux 20% d’une cour ». On apprenait également que, selon un rapport de l’UNICEF, « la cour de récréation illustre la séparation des sexes à l’école (…) par la place qu’occupent les filles et les garçons ». La solution ? « On réorganise l’espace, on déplace si possible les terrains de foot sur le côté pour faire de la place, au centre de la cour, à des espaces de jeu communs, mixtes ». Car pour Edith Maruéjouls, « le plus gros problème » posé par cet impérialisme masculin, « c’est l’absence d’échange » entre les deux sexes. Il est certain que ce terrifiant constat, tous les maires EELV le partagent ; dans les mois à venir, entre deux « Aïd Moubarak », ils vont prendre des mesures en faveur de la réorganisation « non-genrée » des cours d’école. Puis ils « lutteront » pour que les portes des toilettes n’affichent plus de pictogrammes qui excluent les élèves qui, à neuf ans, « interrogent » leur « identité de genre ».

Nous avions conscience d’être différents 

Les filles de mon école n’étaient pas malheureuses. Elles avaient leurs jeux ; les garçons avaient les leurs. Et parfois, outre que nous jouions souvent ensemble, nous nous retrouvions derrière « La Montagne », un gros bloc de béton dédié à l’escalade, afin d’échanger des baisers clandestins. C’était vraiment bien, comme « échange ». Je me souviendrai toute ma vie de Jessica, ses grands yeux bleus, ses cheveux noirs, et des rires de ceux qui nous avaient pris en flag. Nous avions conscience d’être différents. Nous n’attachions pas la même importance aux petits mots qui venaient encourager ou éteindre un amour. Désormais, faudra-t-il passer par un « référent-consentement » avant d’écrire à une fille qui nous plaît ? Quelle sinistre conception des rapports entre les êtres, les sexes, de la vie telle qu’elle est, avec ses ombres et ses épiphanies. Il est vrai que j’ignore ce que Jessica en pense ; si elle lit un jour ce papier, qu’elle m’écrive ; j’ai enfin vu Sarajevo.

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Nicolas Lévine est un pseudonyme. Historien, il travaille dans la fonction publique au plus près du sommet de l'Etat et écrit pour "Causeur". Dernière publication : "L'incident", 2020, Ring.

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