Le « droit au blasphème », en tant que tel, n’existe pas plus que le « délit de blasphème » dans la loi française, mais chacun sait que tout ce qui n’est pas interdit est désormais facilement convertible en un « droit fondamental » inaliénable, voire sacré… Pour les catholiques, du moins ceux qui ont bien lu l’Evangile et rendent à César ce qui est à César, une caricature même blasphématoire n’est donc pas susceptible de faire l’objet d’une quelconque fatwa. Au contraire, les Béatitudes (Mathieu 5, 3-12) affirment : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi. »

Illustration : Arrêts sur Images rapportait le 11 janvier que la vénérable revue Etudes, éditée par l’ordre des Jésuites (auquel appartient le pape François himself), avait publié sur son site Internet un article intitulé « Nous sommes Charlie », agrémenté de plusieurs couvertures du journal présentant Jésus ou des hommes d’Eglise dans des postures peu flatteuses. Le texte exprimait l’émotion de la rédaction et sa solidarité avec ses « confrères assassinés » : « A travers un journal et ses options, c’est la liberté d’expression qui est visée par le terrorisme. Les réactions unanimes qui se sont manifestées, à droite comme à gauche, parmi les croyants comme parmi les incroyants, invitent à ne pas céder à la peur et à défendre une société plurielle. Nous avons fait le choix de mettre en ligne quelques caricatures de Charlie Hebdo qui se rapportent au catholicisme. (…) L’humour dans la foi est un bon antidote au fanatisme et à un esprit de sérieux ayant tendance à tout prendre au pied de la lettre. »

Mais après quelques jours, l’article avait été reformulé et les illustrations retirées, avec cette explication concernant le choix initial de publier ces dessins, qui n’avaient pas manqué de faire régir certains cathos plus chatouilleux que d’autres : « C’était un moyen d’affirmer que la foi chrétienne est plus forte que les caricatures que l’on peut en faire, même si des chrétiens en ont été offensés. Sans doute, cela aurait nécessité de plus amples explications. Dire que nous sommes « Charlie », dont pas plus qu’hier nous ne partageons la ligne éditoriale ni forcément l’humour, c’est dire que la liberté d’expression est « un élément fondamental de notre société » (Déclaration de la Conférence des évêques de France du 7 janvier). Le retentissement de ces événements a jeté le trouble sur ce qui nous semblait aller de soi. Et cela nous attriste. Voulant mettre fin aux polémiques, nous avons décidé de retirer l’accès à la page qui les a fait naître. » Oui, parce que même entre chrétiens on peut rire de tout mais pas avec tout le monde. Certains se satisfont moins volontiers que d’autres de savoir que, si l’on moque leur religion, leur « récompense sera grande dans les cieux ».

Un autre exemple mérite pourtant d’être signalé, tant il est hautement symbolique : celui donné par la figure catholique sur laquelle on a sans doute le plus craché, en France, ces dernières années. Le 11 janvier, perdue au milieu d’une foule équivalant assez précisément à celle qu’elle avait réunie le 24 mars 2013 avenue de la Grande Armée – bien que les technologies de l’époque n’aient pas permis d’en voir d’aussi belles images – Frigide Barjot brandissait Charlie Hebdo. Et pas n’importe quel numéro, puisque l’hebdomadaire anarcho-gauchiste lui avait bien entendu réservé une couverture bien gratinée à l’époque. Contrairement à certains pisse-froid de ses coreligionnaires, celle qu’on appelle désormais Virginie Tellenne aura ainsi prouvé que la rancune n’est pas plus catholique que la « vengeance » d’un quelconque prophète.

Frigide Barjot catholiques Charlie Hebdo

Photo : Pierre Calvièra

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Pascal Bories
est journaliste.
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