Juifs orthodoxes sur la plage de Tel-Aviv. Sipa. Reportage n°AP21557279_000004.

Qui a inventé cette forme particulière de décence consistant à couvrir tout son corps en public ? Le peuple hébreu. La « tzniout » (pudeur) est même au centre du judaïsme. La Torah considère que la nudité affichée réduit l’être humain à sa condition animale. Pour les rabbins, elle marque symboliquement la frontière entre matérialisme et idéalisme. C’est pourquoi les juifs pratiquants – et surtout leurs filles et épouses – sont aussi sourcilleux en matière de « modestie » physique que les musulmans. Mais on ne le dit pas. Le CRIF s’est abstenu de prendre clairement position dans l’affaire du burkini. Le Consistoire lui-même, organe officiel du culte israélite dans l’Hexagone, est sur la réserve. Le rabbin de la grande synagogue parisienne de la Victoire, Moshé Sebbag, est le seul qui ait osé sortir du silence en chuchotant à une agence de presse juive qu’il se sentait solidaire… des maires anti-burkini et non des musulmanes incriminées.

La discrétion des juifs orthodoxes français

Comment comprendre ce paradoxe ? D’abord, deux mille ans d’exil ont forgé une mentalité particulière et un principe talmudique ne souffrant guère d’exception : « La loi de l’Etat est la loi. » Autrement dit, en diaspora, il faut s’adapter. En France, l’idéal républicain et la laïcité sont à la source du pacte démocratique. C’est une originalité parfois surprenante vu de l’étranger (les dirigeants juifs, à travers le monde, ont désapprouvé globalement les mesures anti-burkini du mois d’août, jugées liberticides). Mais les juifs de ce pays, eux, ont intégré depuis longtemps ce que le comte de Clermont-Tonnerre préconisait déjà sous la Révolution : « Accordons tout aux juifs en tant qu’individus et rien en tant que nation. » C’est dans le même esprit que s’expriment aujourd’hui les tenants d’une ligne ferme sur l’islam dans l’espace public et contre le communautarisme.

Dans ce contexte, soulignons que les juifs orthodoxes français optent pour la discrétion : ils vont plutôt à la montagne lors des congés estivaux et se baignent en tenues couvertes dans des piscines privées installées dans des hôtels « casher », à l’abri des regards. En Israël, il existe des plages réservées aux pratiquants où l’on se jette à l’eau avec des vêtements ou des maillots ressemblant au burkini. En plein centre de Tel-Aviv, on trouve côte-à-côte une plage pour religieux, une autre fréquentée par les homosexuels et une troisième réservée aux… chiens et à leurs maîtres ! Un mode de vie à l’anglo-saxonne impensable ici.

L’islamo-gauchisme inquiète les juifs

Deuxième explication : les juifs de notre pays ne sont pas tous pratiquants, loin s’en faut. D’autre part, les croyants comme les autres redoutent particulièrement l’expansion du fondamentalisme musulman et la menace terroriste, puisqu’ils sont une cible privilégiée des fous d’Allah.

Enfin, les pourfendeurs d’une raideur laïque prétendument « islamophobe » se situent surtout dans le camp islamo-gauchiste, dont le bras armé associatif est la Ligue des droits de l’homme (LDH), en conflit avec le CRIF et la LICRA. Ce courant qui a le vent en poupe dans les banlieues sensibles inquiète les juifs français, d’autant plus que lesdits islamo-gauchistes reprennent sans nuances les sorties violemment antisionistes de Tariq Ramadan et consorts.

Pourtant, le judaïsme ayant inventé la pudeur corporelle en même temps que le monothéisme, ses responsables hexagonaux devraient au moins souligner que le burkini n’est pas forcément une provocation destinée à marquer l’asservissement de la femme mais, en certaines circonstances, le signe d’une exigence spirituelle respectable. La plupart des rabbins et des fidèles le pensent, mais ils s’autocensurent car ils craignent les réactions d’une opinion chauffée à bloc sur les thématiques identitaire et religieuse. On comprend d’autant mieux cette frilosité que le contexte actuel (assassinats djihadistes de masse inédits sur le territoire de la République, montée du salafisme, radicalisation islamiste et complotisme tous azimuts…) incite à la prudence.

On peut néanmoins regretter ce silence ambigu, car l’affaire complexe du maillot de bain intégral mérite aussi réflexion et éclairage théologique.

Burkini, par magazinecauseur

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