Theresa May et Angela Merkel. Sipa. Numéro de reportage : AP21924726_000066.

Dieu sait combien on a entendu dans les milieux de la bienpensance européenne  que David Cameron avait  été irresponsable d’organiser un référendum sur le Brexit. « Quelle idée de consulter le peuple sur une affaire aussi grave! Nous n’en serions pas arrivés là s’il ne l’avait pas eue. »

Tories vs. UKIP

Cameron a certes défendu le Remain mais le Brexit l’a emporté. Or sans référendum, pas de Brexit. C’est oublier dans quel contexte a été prise la décision de consulter le peuple britannique sur le maintien du royaume dans l’Union européenne. David Cameron n’avait pas  le choix. S’il n’avait pas promis un  référendum lors des  dernières élections, l’UKIP de Nigel Farage, parti nationaliste, risquait de prendre peu à peu l’ascendant sur le Parti conservateur. Et dans le système électoral britannique, uninominal à un tour, il ne faut qu’un léger effet de balancier pour que tous les sièges soient perdus pour le parti qui se laisse dépasser, menacé alors de sombrer. En raison de ce système,  l’UKIP, presque partout devancé par le Parti conservateur, ne pouvait  avoir de députés qu’au Parlement européen, élu, lui, à la proportionnelle. Farage n’avait réussi à arracher pour lui-même aucune circonscription. Il les aurait toutes eues si la promesse du référendum n’avait relâché la pression qui s’exerçait  en faveur de son mouvement.

C’est ainsi qu’a été sauvé le parti conservateur  dit tory, le plus vieux parti du monde, puisqu’il   existe depuis le XVIIIe siècle. C’est  aussi ainsi qu’a été sauvé le  bipartisme à la britannique. Ce système n’a connu en trois siècles qu’une  mutation : dans l’entre-deux guerre,  alors que  les Tories se maintenaient, les Travaillistes ont supplanté les libéraux, qui ne sont plus  aujourd’hui qu’une survivance de leur glorieux passé.

Après la victoire du Brexit, on a pu voir comment le Parti conservateur a rapidement refait son unité derrière le nouveau Premier ministre Teresa May. La force du Parti conservateur a été de laisse subsister en son sein (et à l’intérieur du gouvernement) des européistes et des eurosceptiques, malgré le climat de quasi-guerre civile qui a régné entre les deux camps pendant le référendum.

L’Europe fait éclater le paysage politique

S’il n’y avait pas eu de référendum, nul doute que serait arrivé au Royaume-Uni  ce qui  s’est déjà produit en Italie,  en Espagne, en Autriche, en Grèce : l’éclatement du bipartisme traditionnel au bénéfice de nouveaux partis. En Italie, la Démocratie chrétienne et le Parti communiste ont pratiquement disparu. En Espagne, le PSOE et l’Alliance populaire sont très affaiblis. L’Autriche avait vu depuis la guerre une alternance régulière des sociaux-démocrates et des chrétiens-sociaux. On a pu voir comment ces deux partis se sont effondrés aux dernières élections présidentielles pour ne laisser face à face au second tour qu’un candidat nationaliste et un candidat écologiste.

On disait que l’Europe de Bruxelles faisait éclater toutes les structures préexistantes: les États au bénéfice des régions,  la démocratie au bénéfice de  la technocratie;  il se peut qu’elle soit à présent en train de faire éclater, les uns après les autres, les systèmes politiques des différents pays membres, ce à quoi la Grande-Bretagne a voulu échapper.

Et c’est ce à quoi la France n’échappera pas tôt ou tard, dès lors que le processus européen poursuit sa course et que les partis qui ont dominé jusqu’ici la scène politique française, l’UMP et le PS, à la différence du Parti conservateur britannique (et dans une certaine mesure du Parti travailliste) ne tolèrent pas en leur sein de divergences au sujet de l’euro et de  l’Europe.

C’est bien en effet ce qui se passe en France. Mélenchon, eurocritique, se trouve depuis longtemps relégué à l’extrême gauche.  Chez les Républicains, un Jacques Myard, également eurocritique, a été expurgé des instances dirigeantes lors de leur dernier renouvellement. Sur les six candidats principaux à la primaire des Républicains, Sarkozy, Juppé, Fillon, Le Maire, Mariton, Kosciusko-Morizet, aucun ne remet véritablement en cause  le cadre européen. Myard et Poisson qui le remettent en cause,  ne jouent pas les premiers rôles.  Alors même que les militants, eux, sont très partagés entre les deux options, sur  une base d’environ moitié-moitié.

En ne tolérant pas les minorité eurocritiques en  leur sein, les partis dominants ont cru renforcer  l’Europe de Bruxelles. En réalité , il l’ont affaiblie. Le résultat de leur attitude est que la critique de la construction européenne, très populaire, faute d’exutoire dans les partis classiques, s’est cristallisée dans les partis hors-système,  Front national en tête, ce  qui pourrait bien faire éclater le système.

Ce que le Royaume-Uni a évité par le référendum sur l’Union européenne, c’est aujourd’hui ce qui pend au nez de la France mais aussi sans doute de l’Allemagne et d’autres. Pour ces pays,  les échéances de 2017 pourraient bien  signifier un profond renouvellement  du panorama politique tel qu’il existe depuis un demi-siècle.

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Roland Hureaux
est essayiste.