Daoud Boughezala. Vous racontez tenir votre fibre conservatrice de votre père, qui militait pourtant au sein du parti travailliste. Comment vous a-t-il transmis son amour de la permanence sans vous léguer ses idéaux socialistes ?

Roger Scruton.[1. Auteur d’une trentaine d’ouvrages en anglais, le philosophe Roger Scruton a publié son premier essai en français. De l’urgence d’être conservateur (traduit par Laetitia Strauch-Bonart, Le Toucan, 2016).] J’ai fait le tri entre les différentes facettes de sa pensée. Comme beaucoup d’Anglais de son époque, mon père Jack Scruton portait son ascension sociale comme un fardeau et a nourri un ressentiment de classe. Instituteur issu de la classe ouvrière, sa famille très pauvre a beaucoup souffert dans l’entre-deux-guerres. Ses idées socialistes n’étaient que pure négativité, et il n’est d’ailleurs jamais parvenu à les traduire politiquement. Mais ce que j’ai retenu de lui, c’est sa défense de l’enracinement, la préservation de ce qu’il avait hérité, aimait et voulait conserver. Ainsi s’est-il investi avec nos voisins dans la société de conservation de High Wycombe pour empêcher que les promoteurs immobiliers ne défigurent notre ville. Il a également créé une société de protection de l’environnement et encouragé les enfants des écoles à s’intéresser à leur histoire locale.

À l’image de Jack Scruton et d’« anarchistes tories » tels que George Orwell ou William Morris, le conservatisme british n’est pas réductible à la droite. Serait-il davantage un style ou une mentalité qu’une idéologie structurée ?

C’est fort possible. Au xixe siècle, William Morris se disait socialiste et son contemporain John Ruskin tory, mais ils étaient tous deux foncièrement conservateurs. Loin d’être le monopole d’un parti, le conservatisme britannique découle d’un mouvement de la société civile. Notre conservatisme pragmatique conduit des citoyens à se réunir pour s’enraciner sans demander la permission de l’État, voire en défiant l’État. Certains créent des petites associations de protection du patrimoine pour préserver l’histoire et la beauté de leur localité. D’autres ont une démarche plus politique, comme ce fut le cas de George Orwell. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Orwell a été frappé par la trahison des clercs que représentait le refus des intellectuels de gauche de participer à l’union nationale. Inversement, ce socialiste conservateur voyait dans la classe ouvrière un puits de loyauté patriotique.

Avec sa fameuse « common decency » attachée aux petites gens, que Jean-Claude Michéa a abondamment repris depuis, Orwell idéalisait quelque peu les classes laborieuses. À l’heure du marché roi, croyez-vous à la décence commune du petit peuple ?

Même si la télévision a beaucoup détruit les groupes d’entraide, dans la ville rurale où j’habite on trouve encore de très nombreuses associations privées, comme les clubs d’échecs ou de bowling. Presque tous mes voisins ont leur petite bande d’amis avec lesquels ils vont boire un coup le soir, jouer au cricket ou au football. Et ce ne sont pas des bourgeois mais des fermiers. Même si les syndicats britanniques restent faibles par rapport à la puissance des grandes centrales françaises, nous maintenons d’autres liens horizontaux comme la religion, qui est loin d’être morte !

Puisque vous m’incitez à comparer nos deux pays, la France est-elle la contrée de ce que vous appelez le « conservatisme métaphysique », voire du conservatisme impossible ?

Par opposition au conservatisme britannique, fondé sur le besoin d’association et le sentiment d’appartenance concret des individus, les Français ont