La démission d’Evo Morales de la présidence bolivienne le 10 novembre 2019, suivie de sa fuite au Mexique, ont surpris bon nombre d’observateurs superficiels et de « bolivianistes » improvisés, par la rapidité relative des faits consécutifs à une mobilisation populaire d’une vingtaine de jours. Une meilleure connaissance du pays aurait permis de mieux comprendre les raisons de cette chute.


 

Au-delà du déroulement factuel des évènements qui se sont produits depuis le jour des élections présidentielles et législatives du 20 octobre 2019, entachées de fraudes massives et spectaculaires au profit du MAS (Movimiento al Socialismo, le parti d’Evo Morales), un fait riche en enseignements est passé presque inaperçu. Il s’agit de l’incapacité absolue de la part des autorités du régime et des dirigeants du MAS de comprendre la nature du processus qui allait déboucher à leur éviction du pouvoir.

Ayant commencé par ridiculiser le mouvement de protestation (face à la fraude électorale, mais aussi de rejet de la corruption généralisée et du caractère de plus en plus répressif d’un régime déterminé à se perpétuer par tous les moyens), en évoquant les « bouts de ficelle et les pneus » utilisés par ses opposants pour bloquer les rues au cours des grèves civiques (« pititas y llantas », ce qui donnera à ce mouvement le nom de « revolución de las pititas », ou révolution des bouts de ficelle), Morales et son entourage émettront tout au long de la séquence des messages d’une consternante simplicité (et stupidité). En effet, trois axes discursifs reviennent avec une constance remarquable dans le compte Twitter d’Evo Morales Ayma (1) (géré par une équipe issue de la gauchosphère internationale) :

a) L’axe victimaire: « racisme » et « discrimination » envers les « indigènes ».

b) L’axe institutionnel: « coup d’État » (avec implicitement : démocratie = fraude).

c) L’axe conceptuel: opposition = raciste = fasciste = coup d’État militaire (même sans…militaires).

L’impression qui se dégage de ces messages (et d’autres déclarations de fonctionnaires du régime et de ses sympathisants locaux et internationaux) est bien celle d’une totale incompréhension des événements en cours, faute de concepts autres que les insultes pavloviennes habituelles de la gauchosphère (raciste, fasciste, « golpista » …) et, surtout, faute d’un cadre théorique apte à intégrer le réel dans une analyse un tant soit peu élaborée. Et le réel, durant ces journées décisives, se manifeste à la fois par le délitement des alliances qui ont articulé le bloc du pouvoir du MAS ; les transformations des repères identitaires au sein d’une population très majoritairement métisse et largement dépolitisée (ce qui explique en partie l’adoption de codes religieux pour exprimer les espérances et revendications des citoyens mobilisés); et le jeu complexe des forces régionales, où l’Orient intervient de manière de plus en plus forte hors de la seule sphère économique.

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La construction du discours indigéniste

Pour comprendre ces différents enjeux, il est utile de se pencher, même très brièvement, sur l’évolution et l’état actuel des études boliviennes, en Bolivie même et, peut-être principalement, à l’étranger. Et ici un témoignage personnel peut aussi aider à saisir ce dont il s’agit.

Tout d’abord il faut rappeler que jusqu’aux années 1990, la « communauté » des bolivianistes véritablement spécialisés était composée de moins d’une centaine de chercheurs qui, malgré les cloisonnements disciplinaires (historiens, sociologues, géographes et ethnologues, surtout), entretenaient des relations personnelles directes ou indirectes (par la lecture croisée des productions respectives). Au tournant des années 2000 (« guerre de l’eau à Cochabamba ») on assiste à une multiplication des mémoires et thèses universitaires et quelques nouveaux arrivants commencèrent à produire des travaux articulant principalement deux thèmes : l’indigénisme racialiste et l’anti-néolibéralisme. Disposant de bons moyens de diffusion et de relais puissants, cette tendance venue d’Europe et des États-Unis confortera les penchants racialistes d’une anthropologie comme celle pratiquée par l’influent jésuite catalan Xavier Albó (2) et son équipe au moins depuis le début des années 1990 (Cinquième centenaire de la Conquista espagnole). Ces travaux accompagneront et donneront l’horizon « scientifique » au genre très particulier d’ethnopolitique que le MAS (fondé réellement en 1995) va promouvoir, en bénéficiant aussi des travaux d’Alvaro Garcia Linera (futur vice-président) en matière de sociologie marxisante adaptée à l’indigénisme ambiant et importé.

Ce mélange idéologique, en partie élaboré pour disposer d’un discours qui soit à la fois compatible avec les canons du politiquement correct mondialiste, et apte à…

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